Justice : A Paris, des centaines de magistrats manifestent pour réclamer des moyens

GREVE Magistrats et greffiers se sont rassemblés mercredi à Paris devant le ministère de l’Économie, aux côtés des avocats, pour réclamer des moyens pour la justice, alors que le malaise grandit au sein des tribunaux

Thibaut Chevillard
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Justice : Magistrats, greffiers et avocats dans la rue pour réclamer plus de moyens — 20 Minutes
  • A Paris, plusieurs centaines de magistrats, greffiers et avocats – 650 selon la préfecture de police – se sont rassemblés à la mi-journée devant le ministère de l’Economie.
  • Trois semaines après la déflagration d’une tribune criant l’épuisement et la perte de sens de ceux qui rendent la justice au quotidien, les manifestants ont réclamé davantage de moyens humains et matériels.
  • Une délégation de l’intersyndicale devait être reçue à 19 h par le cabinet du ministre des Comptes publics.

Le lieu du rassemblement n’a pas été choisi par hasard. Plusieurs centaines de magistrats, de greffiers et d’avocats se sont rassemblés, mercredi, à Paris, devant le ministère de l’Economie, pour réclamer davantage de moyens humains et matériels pour la justice. « Les moyens, c’est Bercy qui les décide », résume Ludovic Friat, secrétaire général de l’Union syndicale des magistrats et vice-président du tribunal judiciaire de Bobigny. « On est arrivé à un niveau de dégradation de la justice qui n’est pas supportable, insiste-t-il. Pas supportable pour les juges, mais surtout vis-à-vis des justiciables. La qualité des décisions que l’on rend, c’est indigne. »

Les deux principaux syndicats de magistrats avaient déposé des préavis de grève et appelé, aux côtés de 15 autres organisations syndicales et professionnelles de magistrats, personnels de greffe et avocats à renvoyer « massivement » les audiences. Cette journée nationale d’action intervient trois semaines après la publication d’une tribune criant malaise et perte de sens, désormais signée par 7.550 professionnels, dont 5.476 magistrats sur 9.000 et 1.583 fonctionnaires de greffe. Parmi les signataires du texte, cette jeune magistrate affectée à Bobigny, « la deuxième juridiction de France après Paris ». « Pourtant, nous n’avons que 55 magistrats au parquet, mathématiquement ce n’est pas possible », souffle-t-elle.

« En 2021, il y a des procédures de 2013 qui sont jugées »

Dans cette juridiction, les juges n’ont pas toujours le temps préparer les audiences qui, bien souvent, se terminent tard dans la nuit, poursuit-elle. Les dossiers s’empilent sur les bureaux des magistrats, qui ne sont pas assez nombreux pour les traiter en temps et en heure. « En 2021, il y a des procédures de 2013 qui sont jugées huit ou neuf ans après les faits, avec des audiences qui s’achèvent à 23 h 30 », souligne l’un de ses collègues qui, comme elle, a requis l’anonymat.

La publication de la tribune dans Le Monde a entraîné une mobilisation inédite de la profession. « Il est rare que la grande majorité des magistrats expriment à la fois des revendications sur les moyens, mais aussi, pour la première fois, expriment publiquement leurs souffrances au travail », remarque Laetitia Brunin, 1re vice-procureure au parquet de Nanterre, dans les Hauts-de-Seine. Les magistrats, dit-elle, « portent un idéal de justice. Mais parfois ils arrivent à la limite de ce qui est possible de faire, tant sur un plan physique que psychique, pour être à la hauteur de cet idéal ». Elle dénonce les conséquences de ce manque de moyens dont souffre la justice : « Cela va de la nécessité de prendre des permanences téléphoniques de nuit sur nos téléphones portables personnels, jusqu’à un nombre limité de stylos-billes pour faire signer les citoyens. »

« C’est vraiment le moment ou jamais »

Le ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, s’efforce depuis quelques jours de défendre son bilan et souligne que le manque de moyens de la justice ne date pas d’hier. « Ce qui est exact, c’est que cela fait des années que cela dure. Mais il arrive un moment où cela ne peut plus fonctionner », estime Béatrice Champeau-Renault, présidente de chambre à la cour d’appel de Paris. « Il va falloir que des mesures soient prises : ce qui nous manque, ce sont des magistrats, des greffiers… On ne peut pas éternellement nous dire qu’on ne sait pas s’organiser. La plupart des collègues, du parquet ou du siège, travaillent le soir, le week-end, durant les vacances. Et ça ne suffit pas. »

Magistrate depuis trente ans, elle salue le « grand courage » de ses jeunes confrères à l’origine de la tribune publiée dans Le Monde. « Je me dis que c’est vraiment le moment ou jamais, la justice ne peut plus fonctionner, c’est terminé. »

Une hausse du budget « epsilonienne »

Si la chancellerie met en avant auprès des journalistes la hausse «historique» du budget de la justice depuis le début du quinquennat d’Emmanuel Macron, les personnels mobilisés ce mercredi estiment « qu’on est encore loin du compte ». « Il y a eu une augmentation, on ne va pas le nier. Mais elle est epsilonienne par rapport aux besoins », observe Ludovic Friat. Le secrétaire général de l’USM estime que « la justice est loin d’avoir été réparée », comme l’avait maladroitement suggéré Eric Dupond-Moretti dans une interview accordée à Nice-Matin. « Ce qu’on demande, c’est une loi de programmation de la justice sur cinq à dix ans qui permette d’augmenter le nombre de magistrats et de greffiers d’environ 40 %. »

Une délégation de l’intersyndicale devait être reçue en fin d’après-midi par le directeur de cabinet du ministre chargé des Comptes publics, Olivier Dussopt. La présidente du Syndicat de la magistrature, Katia Dubreuil, espère que cette mobilisation « extrêmement large ne retombera pas ». « Aujourd’hui, c’est vraiment une première étape », assure-t-elle.