Marseille : « Qui a appuyé ? Je ne sais pas, mais ils l'ont tué »... A la barre, un témoin charge les accusés du meurtre de Rudy, 15 ans

MARSEILLE Le procès des assassins présumés de Rudy, 15 ans, exécuté à Marseille sous fond de trafic de stupéfiants, se poursuit à la cour d’assises d’Aix-en-Provence avec le témoignage attendu de Nourdine

Alexandre Vella
— 
La cour d'assise d'Aix-en-Provence, le 6 décembre 2021
La cour d'assise d'Aix-en-Provence, le 6 décembre 2021 — Alexandre Vella / 20 Minutes
  • Khadim Thiam, 28 ans, et Samir Zerouali, 26 ans, sont accusés de l’assassinat de Rudy, 15 ans, exécuté à Marseille sous fond de trafic de stupéfiant
  • A la barre, Nourdine, est venu longuement témoigner et les désigner comme coupable.
  • Un témoignage rare et courageux dans un milieu qui a la gâchette la facile et où règne l’omerta.

« Tu ne me fais pas peur », a lancé Nourdine, droit dans les yeux de chacun des deux accusés présents dans le box. Pendant plus de deux heures à la barre de la cour d’assises d’Aix-en-Provence ce jeudi, le jeune homme de 22 ans a persisté à désigner Khadim Thiam, dit Jimmy, 28 ans, et Samir Zerouali, dit ZZ, 26 ans, comme étant les assassins de Rudy, un minot de 15 ans, exécuté en 2016. Un témoignage courageux et rare dans les affaires de  règlements de comptes à  Marseille, tant la peur des représailles est usuellement garante de l’omerta.

Ce dernier était par ailleurs très attendu, l’accusation ne disposant d’aucun élément matériel, ou presque. Ce que parviendra à lui faire dire maître Philippe Jacquemin, l’avocat de Samir Zerouali. « Je le sais dans mon cœur », a répondu Nourdine, ses tresses plaquées, Air Max aux pieds et banane en bandoulière, peu après avoir refait le film de la dernière soirée de Rudy.

« "Raptor" avait l’air triste. Ceux qui étaient là savaient »

Il est minuit, ce jeudi 17 novembre 2016, lorsque Nordine, 17 ans à l’époque, et son ami Rudy, 15 ans, terminent leur journée de « charbonneur » et montent au 8e étage de la tour C1 de la Cité de Jean-Jaurès (14e) avec la recette. Comme tous les soirs, pour faire les comptes, ils rejoignent dans l’appartement-bureau Ayman Metwally, dit « Raptor », le gérant du point du stup, actuellement incarcéré pour une peine de 6 ans.

La suite des événements est précisément ce qui occupe la cour, pas aidée par l’abondance de « je ne sais pas » et de sa sœur « je ne me souviens plus », énoncés par Ayman Metwally, 23 ans aujourd’hui, lunette de vue, jogging en coton noir et cheveux frisés portés courts. Extrait de sa cellule de Salon-de-Provence pour l’occasion, le « petit » gérant – son patron d’alors, Issam Aouri, a été assassiné en 2017 – se présente « comme quelqu’un d’humeur sympathique et joviale ».

« Je ne sais pas qui était présent ce soir-là. J’étais en train de gérer un trafic, pas de m’amuser », oppose-t-il au président du tribunal lui demandant si Khadim Thiam et Samir Zerouali étaient avec eux. « "Jimmy" nous attendait à la porte de l’appartement, c’était organisé. On a pris l’ascenseur avec lui, "Raptor" et "Boubou" », assure Nourdine. En bas de la tour, ZZ est là, parmi d’autres, comme "Crédo" mais pas "Blacky", aujourd’hui décédé et à qui il aurait été commode de faire porter le chapeau. « Il est impliqué, mais n’était pas là », assure Nourdine. Qui ajoute : « "Raptor" était bizarre, plus sympa que d’habitude, il avait l’air triste. Ceux qui étaient là savaient », reprend Nourdine qui « avec le recul, voi [t] leurs émotions ». L’équipe se dirige alors vers le porche pour sortir de la cité. Nourdine part de son côté et voit ZZ, accompagné de Jimmy, emmener Rudy par l’épaule, « comme si c’était son collègue, c’était bizarre ». C’est la dernière fois qu’il l’a vu.

« S’il y en a un ou deux qui meurent, ce n’est pas mes affaires »

Sitôt rentré chez lui, dans une cité voisine, il s’inquiète, cherche à appeler Rudy. Son téléphone est éteint. Une inquiétude qui transpire dans une conversation Messenger extraite par les enquêteurs lors de son audition. Nourdine cherche à savoir auprès d’un ami en commun si Rudy, qui habite à la Belle-de-Mai (3e), « est rentré ? Inch’allah je serre, j’espère il a rien. Peut-être il s’est fait tuer. Non, je ne pense pas, mais tout peut se passer », est-il écrit. Le lendemain matin, il appelle la mère de Rudy, sans nouvelles également. A cette heure, la police en est encore aux constatations, et le corps de Rudy, abattu de deux balles tirées à bout portant, gît partiellement incinéré dans la colline marseillaise, poignets liés devant.

- « Pourquoi Rudy est mort ? », interroge le président du tribunal.

- « J’ai entendu comme vous », répond « Raptor » à la barre.

- « Vous savez ce que j’entends ? »

- « Je vais vous le répéter si vous voulez. J’ai entendu que ce jeune avait donné le go au KFC. »

Le « KFC », un règlement de compte raté survenu un mois plus tôt, sur le parking de l’enseigne spécialisée dans le poulet frit qui avait fait deux morts, dont le cousin de Jimmy, et un blessé grave. L’enquête a démontré que la voiture prise pour cible était balisée. La voiture était la bonne, mais pas ses occupants. Rudy, également au KFC à ce moment-là, a été vu en train de les saluer quelques instants avant. C'est ainsi qu'il est tenu par le milieu comme coupable.

« Pour moi, Blacky, Jimmy, ZZ, et Crédo, voulaient reprendre le point stup à Issam Aouri après le KFC. Perso, ça ne me dérangeait pas qu’ils le reprennent, mais ils ont tué mon collègue », explique Nourdine, qui participe au trafic et pour lequel il a purgé trois ans et demi de prison. « Le go de Rudy, c’était l’excuse. Ils ont fait ça pour l’argent, ils n’ont pas de principes, pas de valeurs. Alors j’en aurai pas avec eux. Je veux qu’ils assument. J’espère ils vont reconnaître. »

« Ceux qui savaient aussi, c’est comme s’ils l’avaient tué »

« Qui a appuyé ? Je ne sais pas, mais ils l’ont tué », répète Nourdine à l’avocat général. « Ceux qui savaient aussi, c’est comme s’ils l’avaient tué », poursuit-il. « J’espère ils vont payer comme il faut et ceux qui étaient avec aussi, ils vont bien purger », jette Nourdine, en quittant la salle, regard braqué vers le box.

A la barre, après le passage de Nourdine, 'Raptor' ferraille avec les questions du président qui lui demande ce qu’il pense de la mort de Rudy. « La vérité », commence-t-il, comme la moitié de ses phrases, « j’étais triste, c’était un bon gamin. Mais on ne se pose pas beaucoup de questions. Tant que ça n’arrive pas à sa famille, on ne cherche pas à comprendre. S’il y en a un ou deux qui meurent, ce n’est pas mes affaires. Je suis en prison, c’est chacun sa merde, comme la rue », conclut l’ancien gérant du point de stup pour lequel Rudy, 15 ans, est mort.