Procès des attentats du 13-Novembre : « Mon frère ne me racontait pas ce qu'il avait en tête », assure le cadet d’Abdelhamid Abaaoud

COMPTE-RENDU Le frère cadet d'Abdelhamid Abaaoud était entendu ce jeudi par la cour d'assises spécialement composée

Caroline Politi
— 
Photo non datée fournie le 16 novembre 2015 par Dabiq d'Abdelhamid Abaaoud dans un lieu non identifié
Photo non datée fournie le 16 novembre 2015 par Dabiq d'Abdelhamid Abaaoud dans un lieu non identifié — - DABIQ
  • Le procès des attentats du 13-Novembre s’est ouvert le 8 septembre devant la cour d’assises spécialement composée. Vingt hommes comparaissent, parmi lesquels six sont jugés en leur absence.
  • A l’exception de Salah Abdeslam, les membres des commandos des attaques sont tous morts. La cour s’est néanmoins longuement penchée sur leur parcours et leur entourage.
  • Abdelhamid Abaaoud a été tué lors de l’assaut du Raid à Saint-Denis, le 18 novembre.

A la cour d’assises spécialement composée, à Paris,

Aujourd’hui encore, Yassine Abaaoud ne cache pas son scepticisme. Son frère, Abdelhamid, est-il vraiment le chef opérationnel des attentats du 13-Novembre 2015, ainsi que tout le monde le décrit ? A-t-il réellement trouvé la mort dans l’assaut mené par le Raid, trois jours après  les attaques qui ont fait 131 morts à Saint-Denis et Paris ? « Dans ma famille, on est un peu dans le doute,  on n’a jamais vu de photos, personne n’a vu son corps​ », confie le jeune homme de 26 ans, entendu ce jeudi comme témoin par la cour d’assises spécialement composée. Sweat blanc, cheveux courts et masque noir qui lui mange la moitié du visage, il était invité à raconter, depuis Bruxelles où il était entendu en visioconférence, le parcours de son aîné, personnage clé de cette funeste nuit.

Mais d’Abdelhamid Abaaoud, on apprendra finalement bien peu de choses. Tout juste qu’il a quitté le foyer familial à 16 ans, s’est radicalisé après un séjour en Egypte, vraisemblablement en 2012, qu’il avait « beaucoup de caractère » et était « autoritaire ». « Mon frère ne me racontait pas ce qu’il avait en tête, ses projets légaux, pas légaux, je n’en savais rien », assure son cadet. Pendant un peu plus d’une heure, Yassine Abaaoud a multiplié les silences et les non-dits. « Vous saviez ce qu’il faisait en Syrie ? », l’interroge le président, Jean-Louis Périès. « Non. » « Vous pensiez peut-être qu’il faisait du tourisme », insiste-t-il, avec une pointe d’ironie. « Je ne sais pas. » Pourtant, il a bien dû être confronté aux vidéos des exactions commises par son aîné et devenues virales sur les réseaux sociaux. « Je ne les voyais pas. » Le magistrat persévère, encore et encore. « Mais qu’est ce qu’il s’est passé dans la tête de votre frère pour qu’il en arrive là ? » Tout juste évoque-t-il une « période trouble sur le plan géopolitique », sans plus de précision.

Une famille « brisée » après l’enlèvement du cadet de la famille

Entre les lignes, le jeune homme admet néanmoins que s’il ne connaissait pas précisément les projets de son aîné, il n’ignorait pas ses velléités. Du moins, pas depuis le début de l’année 2014, lorsqu’après un court séjour en Belgique, Abdelhamid Abaaoud a enlevé leur petit frère de 13 ans, Younes, pour l’emmener en Syrie. « Sa disparition nous a brisé le cœur, il n’était pas responsable, il ne savait pas où il allait », explique Yassine, racontant, la gorge nouée, une famille « brisée », qui espère encore le retour du petit dernier, pourtant déclaré mort sur « zone ». « On était des commerçants sans histoire et tout a changé. Je vis en Belgique, sans mes parents, ils se sont séparés, c’est pas facile. »

Yassine Abaaoud a pourtant été condamné en 2016 à deux ans de prison, au Maroc, pour ne pas avoir dénoncé l’enlèvement de son petit frère et pour « apologie du terrorisme ». Une peine qu’il estime injuste et infondée. Il assure, au contraire, avoir résisté lorsque son frère a tenté de le rallier à sa cause, alors qu’il n’était même pas majeur. « J’avais 17 ans, j’allais passer mon bac, j’avais des activités, une petite amie », se remémore-t-il à la barre. Pour échapper à son contrôle, il évitait les endroits où il pouvait le rencontrer, restait loin de son quartier, détaille-t-il.

« Je ne sais pas s’il s’adressait à moi ou s’il pensait que j’étais sur écoute »

Mais son aîné ne coupe pas les ponts pour autant. En janvier 2015, peu après les attaques de Charlie Hebdo, il reçoit en prison, où il se trouve en détention provisoire pour une affaire de droit commun, un appel d’Abdelhamid Abaaoud. Au cours de cet échange qui s’avérera être le dernier entre eux, il lui assure que cet attentat « n’était que le début ». « Je ne sais pas s’il s’adressait à moi ou s’il pensait que j’étais sur écoute », indique-t-il à la cour.

Autant d’éléments qui expliquent, que le soir du 13-Novembre, en apprenant que des attentats venaient d’être perpétré à Paris, il a pensé « dans un coin de [sa] tête » que son frère était derrière les attaques perpétrées à Paris. « Mais j’étais pas sûr », insiste-t-il.