Marseille : « Ils m'ont pris mon bébé »... La détresse de la mère de Rudy, mort à 15 ans dans un règlement de comptes

PROCES Au troisième jour du procès de Rudy, jeune Marseillais tué à quinze ans dans un règlement de comptes, sa mère a longuement raconté sa descente aux enfers

Mathilde Ceilles
— 
La cour d'assise d'Aix-en-Provence, le 6 décembre 2021
La cour d'assise d'Aix-en-Provence, le 6 décembre 2021 — Alexandre Vella / 20 Minutes
  • Ce mercredi s’ouvrait la troisième journée du procès du meurtre de Rudy, un adolescent tué dans un règlement de comptes à Marseille en 2016.
  • Une journée marquée par le témoignage long et déchirant de sa mère, qui a raconté sa descente aux enfers depuis la mort de son fils.

« C’est inhumain. Je ne comprends pas. Je suis des quartiers Nord. J’ai jamais vu des gens faire ça à un enfant. Les règlements de comptes, ce sont des adultes qui se tirent dessus. Là, on séquestre un enfant. On le torture. On l’amène dans un endroit. Ils ont tué mon fils qui n’avait que quinze ans. Il n’avait pas de puberté, mon fils. Il n’avait pas la voix qui avait changé. Il faisait très jeune physiquement. » Les mots de K. sortent dans un flot incessant, entre deux sanglots. Pendant près d’une heure, en ce troisième jour de procès devant la cour d’assises d’Aix-en-Provence, la mère de Rudy, tué à l’âge de 15 ans dans un règlement de comptes en 2016 à Marseille, raconte le calvaire qu’elle traverse avec sa famille, depuis maintenant six ans.

L’inquiétude d’abord, quand elle s’aperçoit que son fils, qui lui a dit traîner avec des copains dehors, ne rentre pas. Une inquiétude qui grandit quand des amis de Rudy lui rapportent que, le soir du meurtre, ce dernier a été apostrophé, puis s’est éclipsé avec des « grands », alors qu’il se trouvait dans une cité des quartiers Nord de Marseille, tard le soir. « Mon fils, c’est un garçon influençable décrit-elle. Il avait une scolarité très difficile. » Et d’ajouter : « Plusieurs fois, je l’ai trouvé au quartier. Une fois, je l’ai sorti du quartier. Je l’ai pris dans ma voiture et j’ai dit à ses copains de laisser tranquille mon fils. »

« Je veux m’arracher les cheveux »

Les enquêteurs découvriront vite qu’au moment des faits, le jeune homme était une petite main du réseau de stupéfiants de la cité Jean-Jaurès, dans le 14e arrondissement. Au point de manquer régulièrement les cours pour « jobber », dans l’espoir de s’acheter un scooter, selon les déclarations d’un de ses amis à l’audience depuis la prison de Tarascon.

K. raconte ensuite le déni, violent, quand deux policiers en civil viennent la trouver pour lui annoncer le pire. Le 18 novembre 2016, soit quelques heures après que sa mère a signalé sa disparition, le corps partiellement brûlé de Rudy est découvert sur une colline, abattu vraisemblablement à genoux et les poignets liés. « Je tape dans les murs, se souvient-elle en sanglotant comme si elle revivait la scène dans les moindres détails. Je veux m’arracher les cheveux, m’ouvrir les veines avec les dents. Les policiers me plaquent au sol. Je hurle. Je hurle : "Il est où mon bébé ?". J’ai son tube de crème, et je hurle :" il faut que je mette sa crème. Il a de l’eczéma aux jambes." »

« Je veux qu’il me fasse un bisou avant de partir »

Depuis quelques jours, Rudy semblait particulièrement inquiet et agité, au point d’en avoir des plaques sur le corps. Une inquiétude que sa mère a mise, à tort, sur le compte de son parcours scolaire. « Après, je descends, poursuit-elle. Je hurle : "Ils m’ont pris mon bébé ! Je veux voir mon bébé." Je veux qu’il me fasse un bisou avant de partir. Mon bébé qui s’était fait tout beau dans son ensemble Lacoste que je lui avais acheté le dimanche à Plan de Campagne ! »

Le frère aîné de Rudy est invité à voir le corps de la victime. « Je vais pour le rejoindre et j’entends un hurlement de mon fils, s’effondre K. à la barre. Un hurlement que je n’ai jamais entendu, de tout son corps. Là, je tombe sec par terre. A ce moment-là, je comprends que je n’aurais plus mon fils. » Derrière elle, toute de noire vêtue, ce dernier, grand gaillard habillé d’un jogging blanc, fond en larmes, pendant de longues minutes.

« Je veux les tuer mais je n’en ai pas la force »

Mais la mère de famille poursuit son récit implacable, face à des jurés qui l’écoutent dans un silence religieux, dans ce même flot de paroles interrompues par de courts sanglots. Elle se souvient de « l’odeur du brûlé à travers le cercueil blanc », la supplication qu’elle fait à son mari, le jour de l’enterrement, de « rejoindre son fils ». La quadragénaire confie sans fard avoir fait depuis plusieurs tentatives de suicides, vu quatre psychiatres et s’être fait prescrire de lourds traitements pour trouver le sommeil. A en croire son récit aux airs de descente aux enfers, sa vie de famille s’est brisée en mille morceaux depuis ce jour de novembre 2016. Sa mère est décédée d’un cancer fulgurant quelques mois après la mort de Rudy. Le couple s’est séparé, et la dernière de la famille, âgée de 10 ans au moment des faits, est encore traumatisée par ce meurtre.

A peine le cercueil refermé, la rumeur vient toutefois rapidement aux oreilles de K. : deux « grands » connus pour être impliqués dans des réseaux de trafic de stupéfiants, et surnommés « ZZ » et « Jimmy », seraient à l’origine du meurtre de son fils. A partir de ce moment-là, K., qui dit tout ignorer du fonctionnement des trafics de stupéfiant, passe ses jours et ses nuits, de manière obsessionnelle, à enquêter sur les réseaux sociaux sur ceux qu’on lui présente comme les responsables de la mort de son fils. « Je veux les fracasser, je veux les tuer, mais je n’en ai pas force », lance-t-elle. Et d’ajouter : « Et là, je comprends que mon fils, il était sous l’emprise des grands. » La mère de famille se souvient « d’appels téléphoniques » incessants que recevait Rudy, selon elle pour l’inciter à prendre part au trafic de stupéfiants. « Il était harcelé, mon fils ! »

« Il faut se méfier de tout le monde »

La peur gagne aussi K., au point de déménager. « Ma fille me dit qu’il y a des voitures aux vitres teintées qui passent et qui ralentissent sous ma fenêtre, affirme-t-elle. On rentre dans la quatrième dimension. Je dis à mes enfants qu’il faut se méfier de tout le monde. »

A sa gauche, les supposés « ZZ » et « Jimmy », Samir Zerouali et Khadim Thiam à l’état civil, l’écoutent, parfois en dodelinant de la tête pour exprimer leur réprobation. Depuis le début de la procédure, les deux prévenus clament leur innocence et affirment être en détention provisoire « gratuitement ». Selon les enquêteurs, le mobile du meurtre de Rudy serait qu’il ait possiblement donné le go dans un règlement de comptes moins d’un mois plus tôt sur le parking d’un fast-food, dans le quartier de Plombières à Marseille. Des accusations contre l’adolescent infondées, selon ces mêmes enquêteurs. Le verdict est attendu pour ce vendredi.