Léa Clouteau et Clara Lanoës, deux jeunes magistrates mobilisées pour pouvoir « bien travailler »

TEMOIGNAGE A l’origine d’une tribune parue dans « Le Monde », deux magistrates en appellent à Eric Dupond-Moretti pour donner plus de moyens humains et financiers à la justice

X.R. avec AFP
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La pile de dossiers est toujours plus haute sur le bureau des magistrats.
La pile de dossiers est toujours plus haute sur le bureau des magistrats. — Shutterstock/SIPA

Avoir le temps d'« écouter » les justiciables, d'« expliquer les décisions » : lanceuses d’alerte avec d’autres magistrats sur le manque d’effectifs dans la justice, Léa Clouteau et Clara Lanoës souhaiteraient juste pouvoir « bien travailler » pour une justice de « qualité ». Après les nombreux arrêts de maladie autour d’elles, la « démission d’une collègue après une seule année », les deux jeunes femmes de 29 et 31 réalisent que « quelque chose de grave se passe ». « Mais chacun se dit dans son coin "ohlala j’ai mes piles de dossiers" » et « personne n’ose se plaindre ».

Le suicide au mois d’août de Charlotte, 29 ans, issue de la même promotion d’Ecole nationale de la magistrature (ENM) qu’elles, fait office de déclencheur. Si elles soulignent n’être ni des porte-parole, ni les syndicats, leur tribune – « Nous ne voulons plus d’une justice qui n’écoute pas et qui chronomètre tout » – initiée avec sept autres collègues, a depuis sa publication fin novembre dans Le Monde été signée par 7.000 magistrats et greffiers.

25 dossiers en une matinée, mission impossible du quotidien

Eprises de leur métier, Léa Clouteau et Clara Lanoës notent le « fossé énorme » entre ce qu’elles ont appris durant leur formation et leur pratique en juridiction. A Lille, « en une matinée, vous devez faire passer 25 dossiers de violences conjugales, c’est impossible, donc vous renvoyez des dossiers, mais la prochaine date est dans un an », explique Léa Clouteau, elle aussi juge placée (remplaçante), déléguée à Dunkerque. « On laisse les gens dans des situations terribles et on n’est pas sûr que dans un an, ils ne soient pas jugés à la fois trop tard et mal ».

Clara Lanoës, juge au pôle social du tribunal d’Arras, décrit, elle, les dossiers liés à l’amiante où elle priorise les personnes qui ont déjà un cancer sur celles qui ont « seulement » des plaques pleurales, pour pouvoir rendre une décision avant leur décès. Ou ces contentieux sur les allocations adulte handicapé, « une question de survie », aux délais d’audiencement de plus de six mois.

« On peut être stigmatisé de vouloir bien travailler, car ça ne va pas assez vite »

La course contre la montre livrée pour rendre justice prive cette dernière de son caractère pédagogique, quand elle ne fait pas « perdre le sens de la peine » regrettent-elles. « En correctionnelle, on n’explique jamais la décision, sauf quand les gens font appel. On n’a pas le temps », mais « les décisions qu’on n’explique pas seront moins bien acceptées », pointe Léa. Alors que « les personnes condamnées sont beaucoup de jeunes hommes », la peine arrive aussi souvent quand ils ont la trentaine, qu’ils « se sont un peu calmés », ce qui est « dommage ».

Elle cite encore les « classements sans suite sans relire les dossiers par des substituts du procureur » ou « des sorties sèches de prison, ce qui est un facteur de récidive, parce que le juge d’application des peines n’a pas le temps de recevoir » le détenu. Faisant le lien avec l’hôpital public, toutes deux déplorent que le seul indicateur de bon fonctionnement retenu soit la quantité de décisions rendues et pointent la loi organique relative aux lois de finances de 2001 qui a remplacé une logique de moyens par une logique de résultats. « On peut être stigmatisé de vouloir bien travailler, car ça ne va pas assez vite », résume Léa Clouteau.

Elles ont été reçues avec d’autres signataires par le Garde des sceaux. Mais Eric Dupond-Moretti a orienté le débat vers « un problème de management plus qu’un problème de moyens ». Le ministre « a certes rappelé que des moyens historiques avaient été apportés à la justice mais il a également reconnu que cette tribune posait la question des moyens humains et financiers », a réagi mercredi son ministère. Il a en outre déjà déclaré qu’il reviendrait « aux États généraux de dire combien de magistrats et greffiers en plus il faudrait », et que sera maintenu « l’effort conséquent engagé lors du quinquennat », a ajouté le ministère.