Justice : « Je pleurais dans les toilettes à chaque suspension d’audience… » Les magistrats et greffiers racontent l’envers du décor

BURN-OUT Depuis la publication d’une tribune sur les conditions de travail des magistrats, signée par la moitié d’entre eux, les langues se délient sur le malaise au sein de ce corps d’ordinaire silencieux

Caroline Politi
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Plus de la moitié des magistrats ont signé une tribune dans laquelle ils dénoncent leurs conditions de travail
Plus de la moitié des magistrats ont signé une tribune dans laquelle ils dénoncent leurs conditions de travail — Valery HACHE / AFP
  • Le 23 novembre, Le Monde a publié une tribune après le suicide d’une jeune magistrate sur le malaise d’une partie de la profession.
  • Au ministère de la Justice, on insiste sur la hausse « historique » du budget de la justice, sous le mandat d’Eric Dupond-Moretti : deux fois 8 % pour 2021 et 2022.
  • Ce mardi, une délégation est reçue au Conseil supérieur de la magistrature et une journée de mobilisation est prévue le 15 décembre, réunissant magistrats, greffiers et avocats.

L’ampleur de la mobilisation a surpris les premiers intéressés eux-mêmes. « Disons qu’on n’est pas une profession qui revendique beaucoup, on a plutôt pris l’habitude de courber l’échine… », souffle un magistrat chevronné. Quinze jours après la publication dans Le Monde, d’une tribune mettant en lumière les conditions de travail des magistrats et le mal-être de plus en plus palpable de ce corps d’ordinaire silencieux, la contestation prend de l’ampleur. Plus de 5.200 magistrats – sur les 9.000 que compte la profession – et 1.200 greffiers ont déjà signé ce texte qui dénonce, après le suicide d’une jeune juge, une justice « qui maltraite les justiciables mais également ceux qui œuvrent à son fonctionnement ». Ces derniers jours, plusieurs juridictions ont, en parallèle, adopté des motions sur des thèmes similaires et une journée de mobilisation est d’ores et déjà prévue le 15 décembre, unissant magistrats, greffiers et avocats.

« On s’est tous reconnus dans cette tribune. C’est notre quotidien qui y est décrit », insiste Nicolas*, juge des enfants dans une juridiction francilienne. Lui, par exemple, a dû effectuer pendant deux mois, en plus de ses tâches, celles de sa greffière, arrêtée et non remplacée. Encore aujourd’hui, ce jeune magistrat tient « 80 % » de ses audiences d’assistance éducative sans greffier, ce qui n’est pourtant pas conforme aux prescriptions du code de procédure civile. « Déjà que je ne peux consacrer que 45 minutes par famille, mais quand je prends des notes, je suis moins concentré sur ce qu’elles disent ». Chez les greffiers, la situation est aussi alarmante. « Quand je travaillais à Paris, si je terminais l’audience à 22h30, je me disais que c’était une petite journée », se remémore Isabelle Fernandez, désormais secrétaire générale adjointe de l’Unsa services judiciaires. Et même lorsque celles-ci s’achevaient à 1 ou 2 heures du matin, elle était au tribunal avant 9 heures pour notifier les décisions. « Il n’y avait pas que moi, insiste-t-elle, on faisait tous cela. »

Un tiers des magistrats en « souffrance »

Le constat n’est pas nouveau. Depuis plusieurs années déjà, les syndicats dénoncent le burn-out latent d’une partie de la profession. En 2015, l’Union syndicale des magistrats publiait un « livre blanc » sur la souffrance au travail. Quatre ans plus tard, c’est au tour du Syndicat de la magistrature de sortir une enquête sur le sujet. Parmi les 750 professionnels interrogés, 80 % estiment que leur charge de travail a un impact sur la qualité de leur décision, 57 % évoquent des « répercussions » sur leur santé, et un tiers se disent en souffrance. Selon les organisations syndicales, les arrêts maladie, notamment de longue durée, ont augmenté ces dernières années. Une affirmation difficile à confirmer, puisqu’il n’existe, selon le ministère de la Justice, aucune centralisation de ces chiffres.

Reste que la tribune semble avoir libéré la parole d’un corps tenu au devoir de réserve. Comment rendre des décisions qui ont un impact majeur sur la vie de centaines de milliers de personnes lorsque le stock d’affaires ne cesse de croître et que les sous-effectifs sont récurrents ? Comment se satisfaire d’une audience renvoyée à plusieurs mois ou qui se termine au milieu de la nuit ? D’anecdotes en anecdotes, magistrats et greffiers dévoilent les coulisses d’une justice qui s’appuie sur la bonne volonté de ceux qui y œuvrent. « Je ne vais pas chez le médecin si je suis malade, sinon il m’arrêterait », sourit Nicolas. Le même qui confie avoir récemment fait un malaise au cours d’une audience et avoir repris après une suspension de dix minutes pour ne pas renvoyer les dossiers ou faire peser sa charge de travail sur des collègues déjà débordés.

« Il y a une perte de sens »

« Je suis allée requérir avec une sciatique carabinée, je pleurais dans les toilettes à chaque suspension d’audience », renchérit une de ses consœurs d’un parquet du Sud-Ouest, expliquant avoir pris cette décision pour ne renvoyer une affaire de viol dont les faits remontaient à plusieurs années déjà. L’un comme l’autre le reconnaissent : ce jour-là, ils n’étaient probablement pas en mesure de faire leur travail dans des conditions optimales mais les justiciables auraient-ils compris d’attendre encore des mois ? « Il y a une perte de sens à exercer dans ces conditions », reconnaît cette dernière.

Si tous les magistrats ne se disent pas en souffrance, beaucoup déplorent d'avoir à choisir entre quantité et qualité (photo d'illustration)
Si tous les magistrats ne se disent pas en souffrance, beaucoup déplorent d'avoir à choisir entre quantité et qualité (photo d'illustration) - Christophe ARCHAMBAULT / AFP

Au ministère de la Justice, on rappelle que depuis le début du quinquennat, 650 magistrats et 850 greffiers supplémentaires ont été affectés, que 2.000 contractuels ont été embauchés en un an. Surtout, on insiste sur la hausse « historique » du budget de la justice, sous le mandat d’Eric Dupond-Moretti : deux fois 8 %, pour 2021 et 2022. « C’est mieux que rien mais on part de tellement bas, comment peut-on s’en satisfaire ?, souffle un parquetier. Ça fait tellement longtemps qu’on fait à trois ou quatre, le travail de cinq personnes. » Selon la Commission européenne pour l’efficacité de la justice (Cepej) la France consacrait, en 2020, 69,5 euros par habitant et 0,2 % de son PIB à son système judiciaire quand la moyenne européenne est de 72 euros par habitant et 0,33 % du PIB.

« Je n’ai pas été remplacée pendant mon congé maternité »

Certes, tous les magistrats ne se disent pas en souffrance, mais ils sont nombreux à raconter ce sentiment d’avoir constamment à arbitrer entre qualité et quantité. « On aimerait tous faire de la haute couture mais on doit se contenter du prêt-à-porter », résume un parquetier. Jean, magistrat du siège depuis une dizaine d’années dans l’ouest de la France, se souvient qu’à ses débuts, il travaillait « trois week-ends sur quatre ». Il lui a fallu deux ans pour ne plus ramener de dossiers le vendredi soir et accepter de concentrer ses forces sur les plus compliqués. Les décisions les plus courantes, elles, sont prises en quelques minutes. Une condition sine qua non pour ne pas terminer en burn-out, selon lui. Ce dernier raconte toutefois que son premier réflexe, après un accident qui l’a immobilisé plusieurs semaines, a été d’envoyer sa compagne récupérer une pile de dossiers pour qu’il puisse continuer à rédiger des jugements. « C’est moi qui l’ai proposé, mais je savais qu’on allait me le demander », assure-t-il.

Il existe pourtant des « juges placés », des magistrats dont la fonction est de remplacer leurs collègues en cas d’absence ou de renforcer un service en fonction des besoins. Mais ils restent en nombre insuffisant et les chefs de juridiction sont obligés d’arbitrer entre les besoins les plus urgents. « Je n’ai pas été remplacée pendant mon congé maternité, se remémore ainsi Anne-Laure Maduraud, qui était alors juge d'instruction. Mes collègues ont pris mes urgences mais je savais qu’à mon retour j’allais devoir mettre les bouchées doubles. » Lasse d’avoir toujours le sentiment d’être poussée à rogner sur la qualité, elle a pris la décision au printemps de démissionner après quinze ans de métier. « La charge de travail, on peut l’absorber si on a un sentiment de sens, que les affaires sont globalement bien traitées, que la justice respecte les droits des personnes, sans cela, ce n’est plus acceptable », explique-t-elle. Ce qui l’a le plus surprise, c’est la réaction de ses collègues. Elle qui craignait une certaine hostilité a reçu, au contraire, des messages d’encouragements : « Je te comprends », « c’est courageux », « j’y ai déjà pensé mais je n’ai pas osé sauter le pas »…

De rares démissions

Son cas reste rare. Selon le ministère de la Justice, 24 magistrats ont démissionné depuis 2016, dont sept au cours de cette année. « Cela reste très limité, il y a plus de 9.000 magistrats », insiste-t-on. Certains confient pourtant envisager cette option. « J’y ai déjà pensé plusieurs fois, mais je ne sais pas comment je pourrais valoriser ailleurs mes compétences », confie une parquetière ayant une dizaine d’années d’expérience. Nicolas, entré dans la magistrature il y a deux ans, n’est pas sûr non plus de faire ce métier toute sa vie. « Je trouve la fonction passionnante mais les conditions de travail sont telles que je vois mal comment c’est possible d’exercer dans ces conditions pendant quarante ans… » Comme beaucoup de ses confrères, il affirme pourtant avoir choisi cette voix par vocation.