Procès du 13-Novembre : « Même si on redoutait des attaques d’ampleur, on n’était pas préparés », reconnaît François Molins

COMPTE-RENDU L’ancien procureur de la République de Paris témoignait à la barre ce mercredi

Hélène Sergent
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François Molins a témoigné au procès des attentats du 13 novembre ce mercredi 17 novembre 2021.
François Molins a témoigné au procès des attentats du 13 novembre ce mercredi 17 novembre 2021. — Thomas COEX / AFP
  • Le procès des attentats du 13-Novembre s’est ouvert le 8 septembre devant la cour d’assises spécialement composée. Vingt hommes comparaissent, parmi lesquels six sont jugés en leur absence.
  • Plusieurs responsables politiques et patrons d’institutions policières et judiciaires se sont avancés à la barre ces derniers jours.
  • Ce mercredi, c’est François Molins, à la tête du parquet de Paris, qui a témoigné et détaillé l’enquête entamée par ses services au soir du 13 novembre 2015.

A la cour d’assises spécialement composée de Paris,

Six ans après s’être immiscé bien malgré lui dans les téléviseurs des Français abasourdis par les attaques du 13-Novembre, l’ex-procureur de la République de Paris, François Molins, s’est plié à un nouvel exercice. Cité par les parties civiles au procès des attentats de Paris et Saint-Denis, le magistrat, devenu la voix et le visage du parquet de Paris en 2015, a été auditionné ce mercredi en tant que témoin. Une tâche « inédite pour un procureur », selon ses propres mots.

Avec précision et concision, François Molins a déroulé le fil de cette soirée qui reste vécue comme « un échec ». Mobilisé avec la section C1 du parquet, à l’époque chargée des affaires de terrorisme, le magistrat âgé de 66 ans a retracé en détail les premiers actes d’enquête menés par ses équipes. Chose plus rare pour ce professionnel de la justice qui exerce depuis 40 ans, il a aussi confié sa vive émotion ressentie le soir des faits et visiblement restée intacte.

« J’ai compris qu’on y était »

Le vendredi 13 novembre 2015, François Molins est fatigué. La semaine qui vient de s’écouler a été « riche, bizarre et dure », raconte-t-il à la barre. « Elle a commencé par le terrorisme avec une réunion de trois jours multipartite à Marrakech » consacrée à ce sujet. Le soir des attentats, le magistrat décide donc de « se coucher tôt ». Mais un appel vient contrecarrer ses projets : « On m’avise qu’une explosion vient d’intervenir à la porte D du stade de France, et qu’il y a un mort ». Immédiatement, le chef du parquet contacte la responsable de la section C1, qui ne dispose d’aucune information supplémentaire. Il joint alors Patrick Calvar, le patron de la DGSI, qui n’en sait « pas plus que lui ».

Comme beaucoup de Parisiens ce soir-là, François Molins a le réflexe d’allumer sa télévision sur une chaîne d’information : « J’ai vu le bandeau indiquant des fusillades dans le 10e arrondissement de Paris et j’ai compris qu’on y était », explique-t-il. Ce que ses services et ses homologues du renseignement redoutent depuis des mois est en train de se dérouler sous ses yeux. « Le 13 novembre, on bascule dans une tout autre dimension, qui est celle de la tuerie de masse », développe l’ancien procureur de la République. Déjà en poste lors des attentats commis par Mohamed Merah en 2012, puis lors des attaques contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, François Molins s’appuie sur son expérience passée et déploie une cellule de crise.

« C’est l’horreur, c’est dantesque »

Mais le parquetier refuse de rester chez lui et décide de se rendre immédiatement sur les lieux des fusillades. « J’ai rappelé mes officiers de sécurité et je suis parti à la Bonne bière et au Carillon. (…) En arrivant, je suis tombé sur un brigadier du 11e qui a enlevé son gilet pare-balles pour me le donner », relate-t-il. Sur place, il échange avec « une dame derrière le bar » qui « lui raconte la scène, la voiture noire, les individus qui rafalent au fusil d’assaut ». Quand il évoque les « corps couchés sur le trottoir », sa voix se serre. Informé de l’attaque qui vise le Bataclan, il se dirige ensuite en direction de la salle de concert. Il y retrouve le préfet de police de Paris et toutes les forces d’intervention mobilisées pour intervenir. Un plan de l’assaut lui est soumis, puis validé. À 00h20, les colonnes de la BRI s’élancent.

Restés sur place jusqu’à la sécurisation de la salle par les équipes de déminage, François Molins et ses collègues pénètrent à l’intérieur du Bataclan. Et confie à la cour : « C’est l’horreur, c’est dantesque. Jamais je n’aurais imaginé un bilan aussi lourd. Et je n’oublierai jamais le visage d’une femme aux cheveux coupés au carré, la tête posée sur son sac avec son téléphone qui sonnait sans cesse. Je n’arrivais pas à y croire ». La nuit est pourtant loin d’être terminée pour le magistrat, et la tâche est immense. « Je suis rentré vers 3 heures du matin au parquet, on s’est organisé rapidement. Il a fallu affecter les renforts », gérer les premiers éléments de l’enquête, la coopération internationale avec la Belgique et organiser la prise en charge des victimes et de leurs proches.

« On a fait au mieux »

Sur ce dernier point, François Molins reconnaît des erreurs et des dysfonctionnements. Les difficultés rencontrées dès les premières heures qui suivent les attentats sont nombreuses. Il cite « des problèmes d’articulation entre les différents numéros de téléphone mis en place », l’absence d’un « lieu d’accueil et d’orientation des victimes » jusqu’à l’ouverture le samedi 14 novembre de l’école militaire. « De nombreuses personnes ont erré toute la nuit à la recherche d’informations sur leurs proches. J’ai vu des familles désorientées, désemparées (…) et j’ai moi-même confirmé des décès à deux d’entre elles », illustre-t-il.

Avec le recul, François Molins avoue : « Même si on redoutait des attaques d’ampleur, je pense qu’en réalité, on n’était pas préparés ». Pour autant, le magistrat tient à « rendre hommage » à ses équipes. « Cet attentat terroriste n’a pas été évité. J’ai toujours vécu ce type de situation comme un échec. Et tout n’a pas été parfait. Mais je crois qu’on a fait au mieux, en donnant le meilleur de nous-même au parquet de Paris », conclut-il.