Bouches-du-Rhône : Au procès de l’incendie XXL de Rognac, les victimes encore sous le choc

« APOCALYPSE » Ce lundi, s’est ouvert le procès de l’incendie de Rognac en 2016, le cinquième plus étendu des Bouches-du-Rhône depuis 1973. Sur le banc des accusés, un maçon soupçonné d’avoir jeté un mégot de cigarette mal éteint

Mathilde Ceilles
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Des pompiers luttant contre le feu lors de l'incendie de Rognac, en août 2016 dans les Bouches-du-Rhône. (Archives)
Des pompiers luttant contre le feu lors de l'incendie de Rognac, en août 2016 dans les Bouches-du-Rhône. (Archives) — LILIAN AUFFRET/SIPA Ville : Pennes les
  • L’incendie de Rognac a brûlé 2.655 hectares, fait huit blessés. Son préjudice est estimé à 62 millions d’euros.
  • De nombreuses parties civiles ont déclaré devant la cour une journée d'« apocalypse », ce 10 août 2016. L’une d’elles se rappelle : « J’ai appelé mes enfants pour leur dire que ça y est, j’allais mourir ».
  • Le prévenu, un maçon qui a fêté le mois dernier ses 40 ans, encourt jusqu’à cinq ans de prison et 75.000 euros d’amende.

Au tribunal correctionnel d’Aix-en-Provence,

Tout a commencé par un geste banal, machinal. Mostafa El Fathi, un maçon de 35 ans, en pleine conversation téléphonique avec sa fille, jette son mégot de cigarette, alors qu’il se trouve sur un de ses chantiers à Rognac, aux portes de Marseille. Nous sommes le 10 août 2016. La sécheresse est à son maximum. Aucune goutte de pluie à l’horizon depuis trois mois. Le mistral souffle fort ce jour-là, avec des rafales à 85 km/h.

Cinq ans plus tard s’ouvre ce lundi devant le tribunal correctionnel d’Aix-en-Provence le procès géant de ce qui est devenu le cinquième incendie le plus étendu des Bouches-du-Rhône depuis 1973. A la barre, la présidente procède à un appel interminable pour identifier les 447 victimes de ce feu qui a brûlé 2.655 hectares, pour un préjudice total estimé à plus de 62 millions d’euros, et blessé huit personnes, dont un octogénaire hospitalisé pendant près d’un mois.

Des victimes absentes car encore bouleversées par cette journée d'« apocalypse »

Devant la cour, les victimes se succèdent, avec le même traumatisme, cinq ans après, quand il s’agit de raconter cette journée d’« apocalypse ». « Au bout de deux heures sans réponse des pompiers, j’ai appelé mes enfants pour leur dire que ça y est, j’allais mourir », se souvient Sylvie, une habitante de Vitrolles qui s’est retrouvée piégée dans sa maison, entourée par les flammes. « Mes clients n’ont pas voulu assister à cette audience car c’était insupportable pour eux, rapporte Me Jean-Philippe Nouis, avocat de plusieurs parties civiles. Moi-même, j’habite à Vitrolles et j’ai été victime de cet incendie. Entendre les témoignages ce matin me donne encore des frissons. J’y ai échappé belle. Le feu s’est arrêté sur le mur de ma maison et ça restera gravé dans mon esprit. »

Un autre avocat de partie civile lit le courriel que lui a transmis sa cliente, qui n’a pas eu, elle aussi, la force d’assister à ce procès. « J’ai bien failli perdre mon mari, mes deux enfants ainsi que nos animaux, ce jour du 10 août 2016, explique-t-elle. J’entends encore la voix de mon fils dire sur mon répondeur : « Maman, le feu est là ! La porte du garage brûle ! On va mourir ! » J’ai entendu un grand cri. Puis le message s’est arrêté. »

L’accusé a reconnu les faits neuf mois après le sinistre

Sur le banc des prévenus, dans sa doudoune marron qu’il ne quitte pas, Mostafa El Fathi écoute, le regard un peu perdu, aux côtés de son avocate. Au cours de l’enquête, le prévenu a tardé à reconnaître son implication dans ce gigantesque incendie. Interrogé au lendemain des faits en tant que simple témoin, Mostafa El Fathi a d’abord affirmé être arrivé sur les lieux de l’incendie au moment même où les flammes commençaient à lécher la forêt, avant de se propager jusqu’aux portes de Marseille en moins d’une heure à une vitesse allant de 25 à 40 km/h. Ce n’est que neuf mois plus tard qu’il admettra être à l’origine de cet incendie.

« Vous avez un problème avec la vérité, Monsieur El Fathi », s’agace la présidente, Estelle Lassaussois. Et d’accuser : « Vous vous êtes sauvé comme un lapin. Vous vouliez partir, peut-être parce que vous n’êtes pas assuré. On n’en sait rien. »

Une attestation d’assurances « bidon »

Le procès s’est en effet ouvert par un coup de théâtre retentissant : l’annonce d’une plainte pour faux et usage de faux, de la part de la prétendue compagnie d’assurances du prévenu, qui aurait fourni une attestation « bidon », selon l’avocat de l’assurance, Me Gilbert Comolet.

« J’ai beaucoup de regret », soupire Mostafa El Fathi, qui explique avoir menti sous la « pression ». « Honnêtement, quand j’ai reconnu les faits, j’ai été soulagé », souffle-t-il. Et d’affirmer : « Je suis désolé pour les victimes. Je n’ai pas percuté sur le moment. » « Quand on habite la région, on sait qu’on ne fume pas dans les broussailles, rétorque la présidente, visiblement agacée. C’était une journée classée noire. Vous avez déclaré que vous le saviez. Vous n’êtes pas quelqu’un qui débarque de Calais ! Vous êtes parfaitement informé. Comment avez-vous pu faire une chose aussi anodine et dangereuse ? » « Je l’ai peut-être mal éteinte », reconnaît le prévenu. » « Il ne faut surtout pas jeter son mégot dans ces conditions, s’emporte la présidente. Il y en a qui ont une petite boîte dans leur poche, et mettent les mégots dedans ! » « Depuis, c’est ce que je fais », souffle Mostafa El Fathi.

Le procès est prévu de durer jusqu’à ce mercredi. Le prévenu, qui a fêté le mois dernier ses 40 ans, encourt jusqu’à cinq ans de prison et 75.000 euros d’amende.