« Un bicot, ça ne nage pas »… Quatre mois avec sursis requis contre un policier jugé pour injure raciste

PROCES Les propos de l’agent avaient été enregistrés par un riverain lors de l’interpellation d’un Égyptien en avril 2020

M.F avec AFP
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Une voiture de police. (illustration)
Une voiture de police. (illustration) — DENIS CHARLET / AFP

Quatre mois de prison avec sursis. C’est la peine requise contre le policier jugé pour avoir proféré des injures racistes lors de l’interpellation d’un Égyptien en avril 2020. « Un bicot comme ça, ça ne nage pas », pouvait-on l’entendre dire sur la vidéo enregistrée par un riverain au moment des faits. « Un policier a un devoir d’exemplarité », a fait valoir jeudi soir le procureur de Bobigny Loïc Pageot, qui a aussi réclamé une amende de 1.000 euros.

« "Bicot" a une connotation particulière même soixante ans après les faits. Quand on repêche quelqu’un, ces mots gardent toute sa signification », a souligné Loïc Pageot, en évoquant le massacre de manifestants algériens le 17 octobre 1961 à Paris. Les corps de plusieurs dizaines de victimes avaient été jetés dans la Seine.

« Ils m’ont tous frappé »

Le 26 avril 2020 vers 1h30 du matin, des policiers avaient interpellé à l’Île-Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) un ressortissant égyptien soupçonné de vol de matériel sur un chantier et qui avait tenté, selon des sources policières, de prendre la fuite en se jetant dans la Seine. Sur les faits de vol, l’affaire a été classée sans suite. Après avoir sorti le jeune homme du fleuve, un des policiers avait déclaré :  « Un bicot comme ça, ça nage pas », selon une vidéo captée par un riverain et diffusée par le journaliste Taha Bouhafs sur les réseaux sociaux. « Ha ! ha ! Ça coule, tu aurais dû lui accrocher un boulet au pied », pouvait-on également y entendre.

« J’allais mourir », a expliqué Samir Elgendy à la barre, aidé d’une interprète. Ce dernier a expliqué être sorti « seul de l’eau ». Une fois sur la berge, « ils m’ont tous frappé », a martelé le jeune homme. Les violences se sont poursuivies « dans le fourgon » et « tout au long du chemin pour aller au commissariat », a affirmé l’ouvrier de 29 ans, qui a eu « peur » de porter plainte car en situation irrégulière.

Une injure raciste pour « faire marrer la galerie »

C’est « une blague de mauvais goût », s’est défendu le fonctionnaire qui a usé du terme « bicot ». « J’avais besoin de décompresser et faire marrer la galerie », a déclaré le policier de 26 ans, issu des effectifs de nuit de la Direction territoriale de la sécurité publique des Hauts-de-Seine. « Je regrette cette blague », a poursuivi le fonctionnaire longiligne vêtu d’un sobre costume bleu. A l’époque des faits, il jugeait que «bicot» « n’était pas une insulte mais un mot familier comme "rebeu" », ajoutant avoir depuis « banni » ce mot de son vocabulaire.

Le deuxième policier qui a reconnu les propos injurieux a aussi évoqué « une blague potache pour s’amuser ». Un autre a plaidé « un moment d’humour », « on est des humains après tout ». « Un fonctionnaire de police avant tout ! », lui a rétorqué le procureur. Quatre associations antiracistes (Licra, MRAP, LDH, SOS Racisme) se sont portées partie civile dans cette affaire.

Pas de condamnation pour violence

Les sept policiers, âgés de 26 à 35 ans, sont aussi poursuivis pour des violences sur citation directe de la partie civile. Ils ont tous réfuté des violences à l’égard de Samir Elgendy. Ils justifient les cris et l’appel à l’aide de la victime captés sur un enregistrement par le « stress » dû à l’interpellation. Le ministère public n’a pas requis de condamnation, faute de preuve formelle. « Personne n’a vu ce qui s’est passé », relevé Loïc Pageot. A l’issue de quinze heures d’audience, la décision a été mise en délibéré au 6 janvier 2022.

Dans sa plaidoirie, l’avocat de Samir Elgendy, Me Arié Alimi, a estimé qu’il fallait « sanctionner cette parole raciste dans un pays où la parole raciste se libère ». « La justice est une digue », a-t-il insisté. Les avocats de la défense ont tous plaidé la relaxe pour les policiers. Ils ont dénoncé « une récupération politique » pour « cracher sur l’institution policière », a estimé Me Laurent-Franck Lienard, l’avocat du principal prévenu.

Dans cette affaire qui avait suscité l’indignation, deux policiers ont été sanctionnés administrativement en octobre par cinq jours d’exclusion ferme. Le Directeur général de la police nationale, Frédéric Veaux, était allé au-delà des recommandations du conseil de discipline de la Préfecture de police, qui en avait proposé trois.