Attentats du 13-Novembre : Faut-il diffuser les images des tueries ? Le cas de conscience de la cour d’assises

PROCES La cour d’assises spécialement composée a jusqu’ici fait le choix de ne diffuser que très peu d’images des attentats, afin de ne pas raviver le traumatisme des victimes. Une décision qui ne fait pas l’unanimité

Caroline Politi
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Le choix de ne pas diffuser d'images des attentats divise, y compris au sein des parties civiles
Le choix de ne pas diffuser d'images des attentats divise, y compris au sein des parties civiles — Benoit PEYRUCQ / AFP
  • Depuis l’ouverture du procès des attentats du 13-Novembre, il y a près de deux mois, aucune image ou presque des scènes de crimes n’a été diffusée lors des débats.
  • Notamment fait pour protéger les parties civiles, ce choix divise, y compris parmi les victimes.
  • Des extraits sonores de l’attaque du Bataclan ont cependant été diffusés.

Faut-il tout montrer pour donner à voir ? Le seul récit des témoins permet-il de rendre compte de la réalité d’un crime ? Si ces questions apparaissent, au premier abord, un tantinet philosophiques, elles résument le cas de conscience auquel est confronté la cour d’assises spécialement composée. Depuis l’ouverture du procès des attentats du 13-Novembre, décision a été prise de ne pas diffuser d’images des scènes de crimes, notamment pour ne pas raviver le traumatisme des victimes. Des tueries, on a donc vu des plans avec des points, des étoiles ou des numéros pour matérialiser, ici les morts, là les blessés. Pendant près d’une heure, on a scruté une photo du Bataclan, vide, prise bien après les travaux de réhabilitation, pendant qu’un enquêteur détaillait qui était mort où. Rares exceptions : la projection d’images de mauvaise qualité de Brahim Abdeslam se faisant exploser au Comptoir Voltaire et d'un cliché de corps étendus, recouverts de draps colorés, devant la Belle Equipe.

La question, pourtant, est loin d’être tranchée. Et nombreux sont ceux, y compris au sein des parties civiles, à demander à la cour de revoir sa position. « Après cinq semaines de témoignages aussi durs, a-t-on toujours besoin de prendre ces précautions ? Je me demande si ça n’apporterait pas aux débats de montrer certaines choses, peut-être quelques images, de loin », a ainsi questionné en fin de semaine dernière à la barre Arthur Dénouveaux, le président de l’association de victimes Life for Paris, lui-même au Bataclan le soir du 13-Novembre. Et d’insister : « Il suffit de taper dans Google "fosse Bataclan" pour voir des choses horribles. Ce serait peut-être étrange, en neuf mois de procès, de ne rien voir… » Le président de la cour d’assises, Jean-Louis Périès, acquiesce, reconnaît s’être lui-même posé la question. « On va y réfléchir, on a encore quelques mois devant nous… »

Ajouter de « l’horreur à l’horreur »

Généralement, lors des procès d'assises, des clichés des crimes sont diffusés à la cour mais peut-il en être de même dans les procès pour terrorisme? Le débat n’est pas nouveau, il s’était notamment posé l’an dernier lors du procès des attentats de janvier 2015. Le président de la cour d’assises avait alors accepté la diffusion de photos des constatations de la tuerie perpétrée dans les locaux de Charlie Hebdo. Malgré l’avertissement du magistrat, les images, d’une violence inouïe, avaient glacé l’assemblée, poussant de nombreuses parties civiles à quitter précipitamment la salle. Quelques jours plus tard, le même président annonçait avoir décidé de ne pas diffuser d’images de l’Hyper Cacher, notamment celles tournées par le terroriste lui-même. « Elles ne sont pas utiles à la manifestation de la vérité. Il est inutile de rajouter de l’horreur à l’horreur », avait-il indiqué.

Exposer des cadavres, montrer l’impact des balles et le sang, permet-il de favoriser « la manifestation de la vérité », selon l’expression consacrée ? Les images sont-elles plus puissantes que les quelque 400 témoignages des parties civiles ? Même sans avoir sous les yeux les photos, ces récits ont permis de reconstituer le film des tueries, presque pixel par pixel. Si on n’a pas vu le charnier du Bataclan, les descriptions des corps enchevêtrés sur près « d’un mètre » au milieu de la fosse , du sang qui inonde le sol dès le début de l'attaque – « comment c’était possible qu’il en ait autant, instantanément ? », s’interrogera Hans –, les évocations des râles de douleur et des derniers soupirs des victimes ont permis de le visualiser. Mais est-ce suffisant pour se rendre compte d’un crime ? Les témoignages, même s’ils se recoupent les uns les autres, restent subjectifs. La photo, elle, montre la réalité à un instant T.

« Montrer ces images fait souffrir les victimes, jouir les bourreaux »

La question est d’autant plus difficile qu’elle ne fait pas l’unanimité. Succédant à la barre à Arthur Dénouveaux, Philippe Duperron, le président de l’association 13Onze15 Fraternité et Vérité, dont le fils est mort au Bataclan, s’est, lui, montré plus sceptique. « Je suis convaincu que tous ces témoignages, cette horreur, cette douleur à se reconstruire, permettent de prendre la mesure, plus encore que les images et le son, des ravages et participent encore plus à l’appréciation de la proportionnalité des peines », a-t-il affirmé.

Interrogé sur ce point par la cour, le psychiatre Thierry Baubet s’est également montré défavorable. « Montrer ces images fait souffrir les victimes, jouir les bourreaux, et ne permet jamais, pour ceux qui n’y étaient pas, d’arriver à se représenter ce qui a été vécu. »

« Ça rajoute aux témoignages »

Une solution intermédiaire consisterait-elle à restituer la scène de crime grâce à l’audio ? L’attentat du Bataclan a été entièrement enregistré par un spectateur qui cherchait à l’origine à capter le concert avec un dictaphone. Quelques jours après l’ouverture du procès, la cour avait décidé de diffuser les 30 premières secondes de l’attentat, lorsque les rafales de kalachnikov étaient venues interrompre les musiciens. Quelques secondes qui permettaient de saisir la soudaineté de l’attaque, plus difficilement son intensité. En fin de semaine dernière, à la demande d’Arthur Dénouveaux, le président a accepté la diffusion d’une autre partie de l’enregistrement, environ 5 minutes après le début de l’attaque.

Le brouhaha du début a laissé place à un silence absolu, seules les voix des terroristes résonnent. Ces derniers ne tirent plus en rafale mais au coup par coup. La salle d’audience est saisie, presque en apnée, à l’écoute de ces 5 minutes. A leurs victimes captives, les djihadistes ordonnent de se mettre « à terre ». « Le premier qui se lève, je tire », « le premier qui bouge, je lui mets une balle dans la tête », « l’heure de la vengeance à sonner ». Des injonctions parfois suivies de tirs. A de multiples reprises, sur un ton presque badin, ils s’en prennent à François Hollande. « Vous pourrez remercier votre président. » L’extrait diffusé ce jour-là se termine par l’explosion de la ceinture d’un des trois terroristes, touché par le tir d’un commissaire de la BAC. « Ça rajoute aux témoignages, commente Arthur Dénouveaux. Ça permet de se rendre compte d’une autre manière de l’horreur que c’était. » Difficile d'affirmer le contraire.