Procès des attentats du 13-Novembre : Les « blessures invisibles » de Guillaume, 131e victime

COMPTE-RENDU Rescapé de l’attaque du Bataclan, Guillaume Valette a mis fin à ses jours deux ans après les attentats

Hélène Sergent
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Les témoignages des parties civiles doivent se terminer ce vendredi 29 octobre 2021.
Les témoignages des parties civiles doivent se terminer ce vendredi 29 octobre 2021. — Alain JOCARD / AFP
  • Le procès des attentats du 13-Novembre s’est ouvert le 8 septembre devant la cour d’assises spécialement composée. Vingt hommes comparaissent, parmi lesquels six sont jugés en leur absence.
  • Le mois d’octobre est entièrement consacré à l’audition des témoignages des parties civiles. Environ 350 personnes ont décidé de prendre la parole au procès, dont l’immense majorité sont des victimes ou des proches de victimes du Bataclan.
  • Ce mardi, les proches de Guillaume Valette, rescapé du Bataclan qui s’est donné la mort deux ans après les attentats, ont témoigné à la barre.

A la cour d’assises spécialement composée de Paris,

Il y a eu tant de lumière dans cette salle d’audience. Des rayons vifs, parfois de tout petits éclats échappés des mots des survivants et des proches des victimes des attentats de Paris et Saint-Denis. Mais certains jours, la nuit du 13 novembre 2015 a plongé la cour d’assises dans l’obscurité.

Trop de violence, trop de morts, trop de deuils. Cette souffrance rapportée au procès, Guillaume Valette, 31 ans, rescapé de l’attaque du Bataclan, ne l’a pas supportée. Ecrasé par le syndrome de stress post-traumatique, ce trentenaire s’est suicidé le 19 novembre 2017. Constituée partie civile, sa famille a regretté à la barre l’absence de soins adaptés pour les « blessures invisibles » des victimes de terrorisme.

« Ma vie ne sera jamais plus la même »

Le soir du 13 novembre 2015, Guillaume est ressorti indemne physiquement de la salle de concert. « Il n’a pas reçu de balles dans le corps mais il a reçu des balles psychiques invisibles qui l’ont doucement mais sûrement tué », estime Alain, le père de ce scientifique et fan invétéré du groupe Eagles of death metalPour expliquer à la cour le parcours de son fils, il s’est appuyé sur sa déposition recueillie le soir même par les enquêteurs. Et sur les mots que leur a livrés Guillaume dans la nuit.

Projeté sur le sol de la fosse dès le début de l’attaque, il a tenté de s’enfuir lorsque les terroristes ont rechargé leurs armes une première fois. En vain. « Il a atterri dans un amas de corps et a essayé de protéger sa tête dans ces corps », détaille Alain, le souffle court. Dans un second élan, le trentenaire parvient à se réfugier dans un local avec d’autres spectateurs. Il y restera deux heures, jusqu’à l’évacuation de la salle par les forces de l’ordre.

« Il ne se plaignait jamais »

« Guillaume n’a rien vu mais tout entendu. Ce qui l’a hanté pendant longtemps, ce sont les cris des blessés, le bruit des mitraillettes » et l’image des corps aperçus dans la fosse en quittant la salle. Lorsqu’il le récupère dans la nuit, Alain retrouve son fils « recouvert de sang, glacé, exténué ». Ce soir-là, le jeune homme raconte tout à ses parents et leur glisse : « Ma vie ne sera jamais plus la même. »

Arrêté pendant quinze jours, Guillaume est régulièrement suivi par un psychologue à l’hôpital Bégin dans le Val-de-Marne. Il reprend son travail, mais peine à se concentrer. « Mais il ne se plaignait jamais, il voulait être fort », se souvient Alain. Plus de cinéma, plus de concert, plus de soirées entre amis, Guillaume « se renferme peu à peu », est placé en mi-temps thérapeutique en janvier 2016 et se débat avec le bruit des kalachnikovs qu’il ne parvient pas à oublier.

La 131e victime

À l’été 2017, Guillaume bascule. Son syndrome de stress post-traumatique évolue en « délire hypocondriaque » : « Ce sont les mots des psychiatres. Sur le moment, nous étions complètement démunis », confie son père. Persuadé de souffrir d’un cancer, Guillaume multiplie les examens médicaux. Mais les résultats ne décèlent aucune pathologie. Le 8 juillet, le rescapé du Bataclan se réveille en hurlant en pleine nuit, terrorisé. Quelques jours plus tard, une crise d’angoisse le paralyse dans son laboratoire.

Son cas s’aggrave, ses jambes ne le portent plus, ses parents décident de le conduire aux urgences de l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne. À la barre, Alain dit alors son sentiment « d’impuissance ». Transféré dans un autre hôpital à Saint-Mandé, Guillaume peine à sortir de sa chambre, s’appuie sur sa mère lorsqu’ils déambulent dans les jardins. Au petit matin du 19 novembre 2017, la clinique téléphone à ses parents. « Guillaume avait été retrouvé pendu dans sa chambre », souffle Alain.

« Son décès a dévasté notre famille. Nous pleurons chaque jour le fils, le frère et l’oncle qu’on ne reverra plus », témoigne aujourd’hui son père, qui plaide pour une amélioration des soins psychologiques. Son épouse, absente à l’audience, a écrit une lettre à l’attention de la cour, lue par l’un de ses deux fils, Frédéric. « Guillaume était blessé de guerre (…) et il aurait dû faire l’objet d’un traitement spécifique. J’ai alerté de si nombreuses fois. Mais quand une maman s’inquiète, on nous colle une étiquette d’anxieuse », déplore-t-elle.

Quatre ans après la mort de Guillaume, Christophe, son frère aîné, lui, s’interroge encore : « Est-on faible parce qu’on n’accepte pas la violence ou parce qu’on l’accepte ? ». Debout, aux côtés de son père, ce frère endeuillé tient à remercier toutes les parties qui ont énuméré les « 131 victimes des attentats », un « chiffre important pour nous ». Et se remémore les mots du diacre, prononcés le jour de l’enterrement de son frère : « Guillaume s’est suicidé parce qu’il n’a pas eu le choix : il ne voulait pas arrêter de vivre, il voulait arrêter de souffrir. »