Procès des attentats du 13-Novembre : « Je n'ai pas vu de tunnel, je n'ai pas vu ma vie défiler », confie Hans, blessé au Bataclan

COMPTE-RENDU Le soir du Bataclan, Hans et Lou sortaient ensemble depuis quelques semaines. Lui a été grièvement blessé par deux balles de kalachnikov, au dos et à la tête

Caroline Politi
— 
Au procès des attentats, les blessés du Bataclan racontent leur lente reconstruction.
Au procès des attentats, les blessés du Bataclan racontent leur lente reconstruction. — Benoit PEYRUCQ / AFP
  • Le procès des attentats du 13-Novembre s'est ouvert le 8 septembre devant la cour d'assises spécialement composée. Vingt hommes comparaissent, parmi lesquels six sont jugés en leur absence. 
  • Le mois d’octobre est entièrement consacré à l’audition des témoignages des parties civiles. Environ 350 personnes ont décidé de prendre la parole au procès, dont l’immense majorité sont des victimes ou des proches de victimes du Bataclan.

À la cour d’assises spécialement composée, à Paris

Appuyée à la barre de la cour d’assises spécialement composée, Lou, jolie métisse de 32 ans, le reconnaît sans détour : ce n’est qu’après être parvenue à s’échapper du Bataclan, ce funeste soir du 13-Novembre 2015, qu’elle a pensé pour la première fois à Hans, l’homme dont elle était « amoureuse » depuis quelques semaines. Tous deux étaient pourtant entrés main dans la main dans cette salle de concert qu’elle ne connaissait pas, voir ce groupe dont elle ignorait tout. Comme tout le monde, ou presque, ce soir-là, ils ont cru, l’espace d’un instant, à des pétards, à un show pyrotechnique de mauvais goût. Si Hans aperçoit rapidement la silhouette d’un homme tenant une arme, elle refuse d’y croire, envisage un incendie, la chute accidentelle du balcon. Jusqu’à ce qu’un autre spectateur lui intime l’ordre de se taire. « Protège ta tête et tu resteras en vie », lui lance-t-il. Mue par un instinct de survie, elle rampe au milieu du « charnier » jusqu’à l’issue de secours et quitte la salle sans être blessée physiquement.

Hans, lui, a été touché dès les premières rafales, alors qu’il tentait de fuir. A la barre, cet homme de 49 ans, les cheveux aux épaules et une barbe de trois jours, raconte cette « brûlure » qui lui traverse le corps et le fait s’effondrer. « Ce qui me frappe, c’est la quantité de sang au sol, je ne comprenais pas comment c’était possible qu’il y ait autant de sang instantanément. » Allongé dans la fosse, il tente de « cerner ses blessures » mais ne parvient pas à savoir où il a été touché, pense un temps être blessé aux jambes. La balle, en réalité, l’a atteint dans le bas du dos et a traversé son corps, « démoli quelques trucs au passage », en particulier sa rate, pour venir se loger dans le poumon. Dès les premiers instants, la douleur « irradie », l’empêche de rester parfaitement immobile pour ne pas attirer l’attention des terroristes. Il ressent alors le besoin de se coller contre une femme décédée « pour tenter de limiter la douleur et empêcher le sang de couler ».

« J’ai commencé à avoir très froid »

Dans ces moments-là, le temps est élastique, les minutes durent des heures et les heures passent en un claquement de doigts. Combien de temps s’est-il écoulé avant qu’il ne se sente « partir » ? Les souvenirs sont flous. Il se souvient bien de l’explosion provoquée par la ceinture de Samy Aminour, l’un des trois terroristes, abattu 12 minutes après le début de l’attaque par des policiers de la BAC mais ignore, encore aujourd’hui, quand l’onde de choc d’une seconde balle lui a fracturé l’arrière du crâne. « Au bout d’un moment, j’ai senti que mon corps commençait à me lâcher, une fatigue terrassante, et j’ai commencé à avoir très froid », explique-t-il, d’une voix calme, à la barre. Et de préciser, comme si la question lui avait été posée cent fois. « Je n’ai pas vu de tunnel, je n’ai pas vu ma vie défiler, je n’ai pensé à personne, j’avais juste très froid, c’est comme ça que j’étais en train de mourir. »

Devant le Bataclan, le soir du 13 novembre 2015
Devant le Bataclan, le soir du 13 novembre 2015 - DOMINIQUE FAGET / AFP

Alors qu’il sent ses dernières forces le quitter, il aperçoit des rangers, comprend que les forces de l’ordre sont dans la salle. Quelqu’un s’approche, lui pose quelques questions, puis le tire par les pieds – « une douleur atroce, mais qui a le mérite de me réveiller un peu » – vers la scène, afin qu’il soit évacué. Il se réveillera le dimanche à l’hôpital et sera parmi les derniers blessés du Bataclan à être identifiés. Pendant deux jours, Lou et l’ex-femme de Hans, mère de ses deux enfants alors âgés de 10 et 15 ans, multiplieront les appels aux numéros verts pour tenter de le retrouver. Dès le samedi 14, on leur affirme que tous les blessés du Bataclan sont identifiés. Le lendemain, on leur confirme la même chose. Mais Hans n’est pas non plus sur les listes de l’institut médico-légal. C’est grâce à la ténacité d’une infirmière, qui écume les fils de recherches de victimes, que ses proches sont contactés le dimanche.

Ils « réapprivoisent la rue »

Il restera plusieurs semaines à l’hôpital, un « cocon », explique-t-il. Dès sa sortie, tous deux décident de mener main dans la main leur reconstruction. Ensemble, ils « réapprivoisent la rue », lui « le petit vieux » à qui il reste de l’eau dans les poumons et qui avance au pas, elle, dans un état de stress aigu, qui sursaute au moindre bruit. « J’avais peur de tout. Il m’a donné la force d’aller dehors », insiste-t-elle. Six ans après, le stress post-traumatique reste pourtant bien présent, tant pour l’un que pour l’autre. Elle n’a jamais pu retourner au cinéma, prendre les transports en commun, annule parfois les soirées lorsqu’elles sont dans les lieux qu’elle ne connaît pas. Lui reconnaît que ce soir-là, il a perdu sa légèreté et son optimisme. Mais tous les deux se sont trouvés, se sont renforcés. Et Lou de confier à la cour : « Je suis assez fière que, avec Hans, on ait réussi à rester soudés. »