Procès des attentats du 13-Novembre : Sorti de son silence, Salah Abdeslam ira-t-il au-delà de la revendication ?

INTERROGATOIRE Le principal accusé revendique les attaques mais n'a pas encore fourni d'explications sur son rôle précis

Hélène Sergent
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Salah Abdeslam, le jour de l'ouverture du procès, le 8 septembre dernier.
Salah Abdeslam, le jour de l'ouverture du procès, le 8 septembre dernier. — Noelle Herrenschmidt/AP/SIPA
  • Après avoir fait valoir son droit au silence pendant l’instruction, Salah Abdeslam s’est exprimé à plusieurs reprises sur les attentats du 13 novembre 2015 depuis le début du procès qui se tient à Paris. L'audience du 2 novembre sera en grande partie consacrée à son interrogatoire de personnalité.
  • Le Belgo-marocain, qui s’est présenté comme « combattant de l’Etat islamique », a justifié les attaques par la participation de la France à la coalition internationale engagée militairement contre l’organisation terroriste en Irak et en Syrie.
  • Lors de prises de parole ambiguës, il a expliqué qu’il n’y avait « rien de personnel » dans le choix des cibles visées par les terroristes, et a appelé la cour à maintenir « ouverte » la « porte du dialogue ».

En février 2018, dans les couloirs glacés de l’immense palais de justice de Bruxelles, la presse du monde entier avait fait le déplacement. Jugé pour la fusillade survenue à Forest en Belgique, Salah Abdeslam, seul survivant des commandos du 13 novembre, devait apparaître pour la première fois en public. Mais l’homme avait, par son silence, précipité la fin de l’audience. Un mutisme qu’il brisera une fois seulement, pour nier la légitimité de la cour et affirmer sa foi radicale. Trois ans plus tard, le 8 septembre dernier, la presse internationale s’est retrouvée sur l’île de la Cité, en plein cœur de Paris cette fois.

A l’ouverture du procès historique des attentats du 13 novembre 2015, la première prise de parole du Belgo-marocain de 32 ans était attendue avec la même fébrilité. L’accusé, seul à être jugé pour crimes terroristes dans ce dossier, allait-il parler ? Et pour dire quoi ? Deux mois après le début de l’audience, Salah Abdeslam a offert un début de réponse à la cour d’assises spécialement composée. Sorti de six années de silence, l’homme revendique haut et fort les attaques commises par ceux qu’il nomme « ses frères », tout en exhortant les parties « à laisser la porte du dialogue ouverte ». Un positionnement sinueux qu’il pourra être amené à clarifier à l’occasion de son premier interrogatoire de personnalité, prévu ce mardi 2 novembre.

« Rien de personnel »

Dès l’ouverture du procès, Salah Abdeslam s’est présenté aux magistrats comme « combattant de l’Etat islamique ». Rapidement invité à s’asseoir après avoir décliné son identité, comme le prévoit la procédure, l’accusé s’est insurgé, quelques, heures plus tard contre ses conditions de détention. « Ça fait six ans que je suis traité comme un chien ! Je l’accepte parce que je sais qu’après la mort, je serai ressuscité ! » Une semaine plus tard, le président de la cour d’assises, Jean-Louis Périès, a souhaité connaître le positionnement de tous les accusés sur les faits qui leur sont reprochés. Interrogé le dernier, Salah Abdeslam a posé les premiers jalons d’une défense qu’il répétera à quelques occasions lors des auditions des victimes des attentats.

« On a visé la population, des civils, mais on n’a rien de personnel à leur égard. On a visé la France […] parce que les avions français qui bombardent l’Etat islamique ne font pas de distinction entre les hommes, les femmes, les enfants. Ils détruisent tout sur leur passage », a-t-il justifié, reprenant ainsi les éléments de propagande utilisés par l’organisation terroriste. Salah Abdeslam estime au contraire qu’il s’agit d’un élan de « sincérité » à l’égard des victimes et de leurs proches. « Je sais que certains de mes propos peuvent choquer. Le but n’étant pas de blesser les gens ou d’enfoncer le couteau dans la plaie mais d’être sincère. Je pense que le minimum qu’on peut leur donner, c’est de leur dire la vérité ».

Quelle vérité ?

Mais quelle vérité Salah Abdeslam est-il prêt à dire ? A quelques heures de son premier interrogatoire, de nombreuses questions subsistent quant à son degré de responsabilité et d’implication dans les attentats du 13 novembre. Au volant de la voiture chargée de déposer les terroristes du Stade de France le soir des attaques, l’accusé a-t-il renoncé au dernier moment à sa mission mortifère ou a-t-il été contraint de l’abandonner à cause d’une défaillance de sa ceinture explosive comme l’envisagent certaines expertises ? Appelée à témoigner au tout début du procès, la juge belge chargée de l’instruction à Bruxelles a balayé cette question d’un revers de la main. « Salah Abdeslam est-il radical ? Je pense que les éléments du dossier laissent peu de doutes. A-t-il voulu déclencher sa ceinture ? J’ai envie de dire : et alors ? Vous avez une personne avec une ceinture explosive en plein Paris ! »

Après six semaines de procès, une autre question se pose : quel impact sur les accusés ont eu les centaines de les témoignages à vif des parties civiles et les vidéos des attaques diffusées à l’audience ? Le procès avait atteint sa deuxième semaine seulement lorsque Abdeslam est intervenu après la diffusion des images d’une des fusillades commise sur les terrasses parisiennes. « Si on les sort de leur contexte, je suis le premier à les désapprouver. Mais si on les met dans leur contexte, je ne peux les condamner », a d’abord expliqué l’accusé. Puis d’oser : « On peut se faire la guerre, s’entretuer, se détester mais la porte du dialogue doit toujours rester ouverte ». Une sortie qualifiée de « provocation » par le président qui lui a rétorqué : « Tirer avec des Kalachnikovs sur des civils sur des terrasses de restaurants, ce n’est pas comme ça qu’on dialogue. »

« C’était un accident de notre part »

Enfin, plus que tout autre accusé, Salah Abdeslam a été maintes fois interpellé par les victimes rescapées et les proches de celles décédées qui se sont succédé à la barre. Au point d’entreprendre parfois un dialogue avec le Belgo-marocain. Le 30 septembre dernier, Aminata, survivante de l’attaque menée rue Bichat au cours de laquelle elle a perdu sa sœur, évoque sa foi musulmane. « Notre islam à nous nous interdit de tuer », indique la jeune femme.

Dans le box, l’accusé se lève : « Les victimes qui se sont exprimées à l’instant se sont revendiquées de l’islam. Je sais que ce que je vais dire ne va pas plaire à tout le monde mais nous visons les mécréants. Si nous avons attaqué des musulmans ça n’était pas notre intention […]. J’entends bien que les gens souffrent, j’entends les victimes s’exprimer […]. Si votre sœur est décédée, c’était un accident de notre part ». Cette phrase fera bondir les parties civiles sur leurs bancs.

Quelques heures plus tard, c’est Claude, 57 ans, rescapé de l’attentat à la Bonne Bière qui se tourne vers le box : « Est-ce qu’un jour vous allez sortir des mots et nous dire ce qui s’est passé ? […] Si vous êtes prêt à dialoguer, et à regretter, moi je suis prêt à pardonner. Mais un pardon, il faut le demander. C’est une démarche assez exigeante, qui demande, à vous et à moi, un sacré bout de chemin. » Reste à savoir, désormais, si Salah Abdeslam entend l’emprunter.