Attentats du 13-Novembre : « Ils m’ont tout pris… » La souffrance à vif des survivants du Bataclan

PROCES Après les victimes du Stade de France et des terrasses, c’était, ce mercredi, à celles du Bataclan de témoigner. A la barre, toutes ont raconté cette souffrance qui ne les a pas quittées depuis ce soir du 13 novembre 2015

Caroline Politi
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Ce mercredi, et pour quatre semaines, la parole a été donnée aux victimes du Bataclan
Ce mercredi, et pour quatre semaines, la parole a été donnée aux victimes du Bataclan — Benoit PEYRUCQ / AFP
  • Le procès des attaques terroristes du 13 novembre 2015 s’est ouvert le 8 septembre, devant la cour d’assises spécialement composée de Paris.
  • A partir de ce mercredi et pour quatre semaines encore, la cour entendra les parties civiles qui se trouvaient au Bataclan et qui ont émis le souhait de témoigner.
  • Ce soir-là, 90 personnes ont trouvé la mort dans la salle de concert.

A la cour d’assises spécialement composée, à Paris,

Ce soir-là, en apercevant les pieds d’un des terroristes s’approcher du strapontin sous lequel elle était cachée, Edith, 43 ans, a d’abord pensé au lait qu’elle avait oublié de racheter pour le petit-déjeuner de sa fille et à la facture de la cantine qu’il fallait payer. « C’est bizarre, le cerveau », sourit-elle, accrochée des deux mains à la barre de la cour d’assises spécialement composée qui a commencé à entendre, ce mercredi, les victimes du Bataclan. Le djihadiste a finalement poursuivi son chemin, sans qu’elle sache s’il l’avait épargnée ou juste pas vue. Si cette fan de rock, aux cheveux rougeoyants, est  ressortie « indemne physiquement » de la salle de concert, sa vie, elle, n’a plus jamais été la même.

Pensées suicidaires, insomnie, hypervigilance… Le récit que livre Edith est celui d’une descente aux enfers. Elle, qui rêvait d’un deuxième enfant, décide d’avorter lorsqu’elle réalise, à l’été 2016, qu’elle est enceinte. Se qualifiant de « mère défectueuse », elle ne veut pas imposer son mal-être à un autre enfant. Ni ses proches, ni un cocktail d’anxiolytiques ne parviennent à la faire reprendre pied. Elle finit par être licenciée pour inaptitude et ne plus avoir les moyens de vivre à Paris. « Sans être blessée, ils m’ont tout pris », confie-t-elle, tremblante, à la cour.

« Des cicatrices au cœur et à l’âme »

La majorité des victimes présentes ce mercredi n’ont pas été blessées, ou relativement légèrement. Toutes racontent pourtant la même douleur et les « cicatrices au cœur et à l’âme », ainsi que les nomment pudiquement Irmine, laissées par cette soirée​. Dans son tailleur noir classique et col roulé blanc, on peine à imaginer cette femme de 55 ans à un concert des Eagles of Death Metal. Ce soir-là, elle se trouvait dans l’entrée du Bataclan lorsque les terroristes ont surgi. Son ami, qui se tenait derrière elle, a pris de plein fouet les premières rafales. « C’est probablement ce qui m’a sauvée », souffle-t-elle, expliquant que les balles n’étaient venues « qu’érafler », sa poitrine et son poignet. A la barre, elle pleure de n’avoir pas pu stopper l’hémorragie de son ami, de l’avoir laissé pour s’enfuir lorsque les terroristes étaient en train de recharger leurs armes. « J’essaye de le prendre par les jambes, de le tirer, je n’y arrive pas », se remémore-t-elle. Elle songe un instant à se rallonger puis se ravise, pense à ses enfants et à son mari. « Je me demande ce qu’il est passé par la tête des assassins, prendre des armes et tirer sur des innocents. »

Comment reprendre le cours de sa vie lorsque les claquements des kalachnikovs vous hantent, que l’odeur de la poudre vous suit ? Comment poursuivre ses projets et ses rêves, lorsqu’on est resté deux heures allongé dans une mare de sang, à faire le mort pour éviter d’attirer l’attention des terroristes ? La gorge nouée, Jean-Marc, 40 ans, mais l’air d’en avoir dix de moins, le reconnaît tout de go : il se sent « coupable d’être en vie et de ne pas l’apprécier à sa juste valeur ». Il est resté pendant toute la prise d’otages allongé dans la fosse, le visage contre le sol, assistant impuissant à l’exécution de son voisin de calvaire lorsque son téléphone s’est mis à sonner. Son portable, lui, était sur vibreur. A quoi tient la vie – la survie - dans ces moments-là ? Après son évacuation, il a retrouvé ses amis et sa compagne, indemnes eux aussi. « Je n’avais pas de raison de me plaindre, je me disais qu’une fois le choc passé, ça irait mieux, confie-t-il, la voix chevrotante. Ce n’est pas forcément le cas. »

« Vous m’avez volé le plaisir de vivre facilement »

A la barre, Clarisse ne s’appesantit pas sur sa « descente aux enfers ». Les conduites à risque, l’abus d’alcool, l’incapacité de travailler… Voilà pourtant six ans que la jeune femme au visage gracile, aujourd’hui âgée de 30 ans, sursaute lorsqu’elle entend des travaux, une porte qui claque ou un simple bouchon de champagne qui saute. Six ans, qu’elle n’a pas passé une soirée « insouciante », qu’elle ne va plus au cinéma sans repérer auparavant les sorties de secours. « Vous m’avez volé le plaisir de vivre facilement, sans angoisse », lâche-t-elle aux accusés, sans leur jeter un regard.

Son récit, pourtant, a quelque chose de lumineux, solaire même. Ce soir-là, elle a été l’une des premières à comprendre le drame qui était en train de se nouer. Elle s’apprêtait à sortir acheter des bières lorsqu’elle a entendu les premiers tirs dans la rue, lu le « chaos » dans les yeux du videur. Allongée dans la fosse, ses pensées s’entrechoquent, certaines rationnelles, d’autres moins. « Est-ce que ça va me faire mal ? » « Combien de temps ça prend, avant de perdre connaissance ? » « Est-ce que je ferai la une d’Ouest France ? » Mais dès que les tirs s’arrêtent – le temps pour les terroristes de recharger leurs armes – elle se précipite vers cette porte qu’elle a repérée au fond de la salle, bientôt imitée par une cinquantaine de personnes. La déception est à la hauteur de l’attente : derrière, ce n’est pas une issue de secours qu’ils découvrent, mais des escaliers menant à une loge. « Je me dis : “Quelle mort de merde, je vais mourir dans une loge pourrie.” »

Mais, ce soir-là, explique-t-elle, elle s’était donné pour « mission de survivre ». Se remémorant le film de James Bond Goldeneye, elle défonce le plafond des toilettes « à coups de poing, comme une furie » , puis se hisse dans les combles, bientôt rejointe par d’autres otages. Elle rampe entre les fils électriques et la laine de verre, se calfeutre dans une salle d’aération dans laquelle elle restera quatre heures. Ils sont si bien cachés qu’il faudra un coup de fil à la police, après l’assaut, pour leur dire où ils sont. « Vous avez conscience que, ce soir-là, vous avez sauvé beaucoup de personnes ? » , l’interroge avec bienveillance le président, Jean-Louis Périès. « C’est ce qu’on m’a dit… », sourit-elle avant de retourner s’asseoir.