Attentats du 13-Novembre : « Rage de vivre » et « culpabilité du survivant », l'« après » douloureux des rescapés du comptoir Voltaire

COMPTE-RENDU Ce mardi, la cour d’assises spécialement composée a entendu les rescapés de l’attentat commis au comptoir Voltaire

Hélène Sergent
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Procès des attentats du 13-Novembre : Après son audience, Vincent, victime du Comptoir Voltaire, se dit « enfin libre » — 20 Minutes
  • Le procès des attaques terroristes du 13 novembre 2015 s’est ouvert pour neuf mois, mercredi 8 septembre 2021, devant la cour d’assises spécialement composée de Paris.
  • Pendant cinq semaines, plus de 300 victimes des attentats doivent témoigner devant les magistrats.
  • Au comptoir Voltaire, Brahim Abdeslam a grièvement blessé plusieurs clients attablés à la terrasse.

À la cour d’assises spécialement composée de Paris,

Sonia avait envie d’un steak tartare. Théo espérait regarder le match « d’un œil ». Vincent, lui, voulait « juste un burger » et Catherine, partager un café avec ses amis après sa journée de travail. Ce soir du 13 novembre 2015, les uns et les autres s’attablent sous les parasols chauffants de la terrasse du comptoir Voltaire, une brasserie populaire du 11e arrondissement de Paris. Ils ont à peine le temps d’avaler une première bouchée quand un « fracas » vient interrompre leurs conversations respectives. Brahim Abdeslam, le frère aîné de Salah Abdeslam, vient de faire son entrée sur la terrasse. « Tout le monde le regarde. Moi je le fixe quelques instants, je ne sais pas pourquoi je le trouve louche », témoigne Sonia.

Aucun d’entre eux ne le sait alors mais le djihadiste belge vient tout juste de décimer avec ses complices dix-neuf personnes sur la terrasse de la Belle Equipe. Sous son manteau, l’homme porte une ceinture explosive. Il est 21h41 quand il l’actionne. Ce soir-là, seul le terroriste trouvera la mort dans cet attentat. Sonia et Théo, les deux jeunes amis seront grièvement blessés. Vincent et son compagnon, indemnes physiquement subiront de plein fouet les conséquences du stress post-traumatique. Survivants rongés par la culpabilité, tous ont perdu ce soir-là, une part d’eux-mêmes.

« Le pire était à venir »

Quand l’explosion survient, Sonia a le souffle coupé. La jeune femme se cramponne à sa table pour ne pas tomber en arrière. Sa vue se brouille, son ouïe sature. À quelques mètres d’elles, Vincent et son compagnon François décrivent le même tumulte et le sifflement qui, six ans après, persiste chez l’un et l’autre. Dans le chaos, ces deux riverains qui savent que des travaux de gaz sont intervenus à proximité de la brasserie, pensent à un accident. Théo, silhouette haute et longiligne, a reçu la puissance de l’explosion sur son dos et son épaule. Il est recouvert de sang. « J’ai pensé qu’un des radiateurs m’était tombé dessus », explique-t-il. Extrait de la scène par son conjoint, Vincent retourne à l’intérieur de la terrasse. Le corps de Brahim Abdeslam gît au sol et Catherine, leur amie baigne dans « une mare de sang » : « Je comprends que c’est cet homme qui s’est fait exploser », raconte-t-il.

Blessée par de nombreux impacts à la tête et à l’œil, Sonia se recroqueville rue de Montreuil. « Mes mains sont en sang, un de mes doigts n’est quasiment plus là (…) j’aperçois mon visage dans la vitre d’un magasin. Autant vous dire que c’est une image que je n’oublierais jamais », confie-t-elle à la cour. Épaulée par un couple de passants puis prise en charge par des pompiers, la jeune femme est « persuadée » qu’elle « va mourir ». Comme elle, son ami Théo est transporté à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. « J’étais loin de me douter que le pire était à venir », souffle-t-elle dans un sanglot.

Un sentiment « d’imposture » et une « rage de vivre »

Pour tous, « l’après » aura été une succession d’épreuves. D’une seule traite, Sonia les énumère : « 35 opérations réalisées à ce jour et d’autres à venir. Une cicatrice faisant la moitié de mon crâne. Une dizaine partout ailleurs. Un œil perdu. Une douleur permanente. 10 kg de médicaments ingurgités. Une hospitalisation en psychiatrie. Un statut d’handicapée. Des expertises affreuses ». Son ami Théo est transféré aux Invalides pendant plusieurs mois pour sa rééducation. Un épisode très « difficile », raconte-t-il : « Voir tous ces gens qui n’avaient plus de bras, pas de jambe. Je me sentais pas légitime en fait, ça a été le coup de grâce psychologiquement ».

Ce sentiment « d’imposture », Vincent l’expérimentera à plusieurs reprises au cours de ces six dernières années. À la cour, il dit sa « culpabilité d’avoir survécu », le poids de « l’injonction à la résilience » : « Je suis coupable de, parfois, ne pas être à la hauteur de l’image qu’on se fait de la parfaite victime ». Traversé par la tristesse, la colère, la peur, le jeune directeur de théâtre en vient parfois à penser que les terroristes « ont gagné », lâche-t-il. À la barre, posté à quelques mètres du box où se trouve Salah Abdeslam, Vincent adresse à l’accusé : « Il paraît que j’ai assisté à la mort d’un martyr selon les mots de son frère (…) S’il sait regarder des vidéos sur YouTube, il saura trouver sur Google la définition du mot martyr (…) ce qu’a fait son frère, ça s’appelle commettre des meurtres et se suicider ».

Malgré la culpabilité, François comme Vincent assurent avoir « la rage de vivre » désormais. Quelques mois après l’attentat, le couple a décidé de se marier. Dans un sourire, le regard tourné vers le box, Vincent se félicite : « Je me suis marié avec un garçon en plus. Et ça, ça doit pas trop leur plaire ». Sonia et Théo, eux, regrettent leur « insouciance » perdue. Mais le jeune homme s’accroche à « sa bonne étoile » : « J’ai eu beaucoup, beaucoup, de chance. Même si je suis une victime d’un attentat, je suis très privilégié. Faut juste vivre avec. Si on arrête de vivre, ce sont eux qui ont gagné. Et j’ai pas envie de les laisser gagner ».