Marseille : « Elle veut des problèmes, elle les aura ! » Au procès d’un réseau nigérian, les écoutes téléphoniques parlent pour les accusés

PROXÉNÉTISME Le tribunal correctionnel de Marseille juge depuis lundi un réseau de prostitution nigérian démantelé en 2018

Caroline Delabroy
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Le palais de Justice de Marseille
Le palais de Justice de Marseille — A.Vella / 20 Minutes
  • Huit hommes et cinq femmes répondent devant le tribunal correctionnel de Marseille de faits de « traite d’êtres humains » et de « proxénétisme aggravé ».
  • Au deuxième jour du procès, deux prévenus ont nié la réalité des faits, opposant d’autres récits à la retranscription des écoutes téléphoniques.

« La réalité ne correspond pas à ce que vous dites ». Au deuxième jour du procès d’un réseau de proxénétisme nigérian à Marseille, le président du tribunal correctionnel Denis Johan confronte l’une des principales accusées à la retranscription de ses conversations téléphoniques. D’où il ressort que Vera, l’une des cinq femmes à répondre, aux côtés de huit hommes, de faits de « traite d’êtres humains » et de « proxénétisme aggravé », se plaint beaucoup d’une des « filles » qu’elle héberge. Elle s’appelle Omowiye, elle est aussi prénommée « Lucky ».

« Elle ne va pas au travail tous les jours ». « L’argent que j’ai dépensé pour la faire venir d’Italie, elle ne l’a rien payé. » « Mon argent, je le récupérerai complètement, qu’elle le veuille ou non. » « C’est comme que les filles sont maintenant car il n’y a plus d’argent dans la rue. » « Elle veut des problèmes, elle les aura. » Denis Johan égrène les citations provenant des écoutes téléphoniques qui ont abouti en 2018 au démantèlement de ce réseau actif du centre-ville de Marseille. Une traductrice s’en fait l’écho en anglais à l’intéressée, qui botte en touche à chaque fois.

Une dette de 5.000 euros

Dans le box des accusées, Vera livre une version autre que celle des écoutes. Selon son récit, Vera a « sauvé » Omowiye en Libye en la faisant venir à Marseille, via l’Italie, à ses frais et sans rien demander en retour. Elle nie ainsi attendre le remboursement de la somme de 5.000 euros (quand elle a elle-même dû s’acquitter de 40.000 euros pour son propre passage en Europe). « On est dans un contexte de pouvoir, on parle de tous les soucis créés par une prostituée sur place », relève toutefois le président du tribunal.

Un peu plus tôt à la barre, l’audition de Solomon, né en 1995 à Bénin City au Nigeria, a rendu compte des pressions subies par les victimes du réseau pour travailler et rapporter de l’argent. Ou plutôt la retranscription des écoutes téléphoniques, le prévenu réfutant également tout fait de proxénétisme. Quand Vivian l’appelle en disant « il fait froid cette nuit, j’aimerais rentrer », il lui rétorque : « Il n’est pas une heure. » A propos d’un client, d’un homme « très laid », qui « sent mauvais », il lui enjoint : « Il faut le suivre si tu m’aimes vraiment ».

« Vous avez peur de quoi ? »

« Ce qu’on entend, c’est surtout une logique de rentabilité », tranche le président du tribunal, qui évoquera aussi l’appartement prêté à un homme « voulant faire l’amour avec une petite fille en transit », avant qu’elle soit amenée ailleurs. Vertige des écoutes. Dans les conversations sur le téléphone de Vera comme celui de Solomon, on entend la crainte des écoutes, des contrôles policiers. « Vous avez peur de quoi si, comme vous dites, tout va très bien, que c’est une conversation avec votre copine », lance Denis Johan après avoir lu cet échange : « Nous ne devons plus parler au téléphone car ta ligne est sur écoute ».

Selon l’ordonnance de renvoi, Vera et avec son mari Tony est impliqué dans « l’organisation de la traite et de la prostitution de nombreuses victimes nigérianes ». « L’un comme l’autre organisait la venue de ces femmes depuis l’Italie, s’assurant parfois eux-mêmes leur recrutement en Italie et leur passage en France, et exerçant sur elles des pressions quotidiennes pour qu’elles remboursent leurs dettes. » Tous deux vivaient sous le même toit que les prostituées qui travaillaient pour eux. Pour ces faits, ils encourent jusqu’à dix ans de prison. Le procès se termine jeudi.