Justice : « La réalité de la médecine légale, ce n’est pas celle des "Experts à Miami" », témoigne l’ancien légiste de Corse

INTERVIEW Treize ans après sa démission, Paul Marcaggi, l’ancien légiste de Corse, se raconte dans un livre publié ce jeudi

Propos recueillis par Hélène Sergent
Paul Marcaggi, en novembre 2007 à l'hôpital de la Miséricorde à Ajaccio lorsqu'il exerçait encore comme légiste.
Paul Marcaggi, en novembre 2007 à l'hôpital de la Miséricorde à Ajaccio lorsqu'il exerçait encore comme légiste. — STEPHAN AGOSTINI / AFP
  • Paul Marcaggi a exercé pendant dix-huit ans comme médecine légiste à Ajaccio.
  • Marqué par l’affaire Erignac, dans laquelle il a été chargé d’autopsier le préfet assassiné, le médecin a démissionné en 2008.
  • Treize ans plus tard, dans un livre publié ce jeudi, il raconte ses années passées à côtoyer la mort.

Après dix-huit années passées à autopsier entre « 500 et 600 » corps, l’ex-médecin légiste de Corse, Paul Marcaggi, a une certitude : « Si la vie est absurde, la mort n’a rien à lui envier ». Témoin privilégié de l’évolution de la médecine légale ces trente dernières années, l’expert a rangé son scalpel en 2008. Manque de moyen, manque de reconnaissance, manque de sommeil, la réalité d’un légiste, confie-t-il à 20 Minutes, n’est pas celle « des Experts à Miami ».

Pour lever le voile sur cette profession souvent fantasmée, Paul Marcaggi – aussi connu sur l’île sous le nom de « Docteur la mort » – consigne, dans un livre éponyme* paru ce jeudi, les dossiers qui ont peuplé son quotidien. Un père et un fils qui s’entretuent à coups de couteau, un nationaliste corse criblé de balles à un mariage, l’assassinat du préfet Erignac un soir de février 1998… Les souvenirs de l’ex-légiste brossent aussi le portrait d’une société corse confrontée à la mort et la violence.

Qu’est-ce qui, dans votre parcours, vous a amené dans cette voie de la médecine légale ?

Je suis rentré dans la médecine légale totalement par hasard. J’étais étudiant en médecine à Marseille et je préparais un premier diplôme de médecine d’urgence. Et un jour, un de mes amis corses m’a interpellé au bar en me disant : « J’ai pas envie de m’inscrire tout seul en médecine légale. Inscris-toi avec moi ! ». Je ne sais pas pourquoi, mais je l’ai fait. Lui n’a jamais réalisé d’autopsie, et moi, je suis devenu légiste !

Puis vous avez exercé en Corse pendant plus de dix ans. Comment la médecine légale a-t-elle évolué pendant cette période ?

Tout a changé. Au début, on allait sur des scènes de crime avec une lampe à piles, sans tenue, sans rien, il n’y avait pas d’ADN, c’était vraiment « artisanal ». Quand j’ai commencé, le « bluestar » - ce liquide qui permet de mettre en évidence les traces de sang ou de sperme – n’existait pas, par exemple. Maintenant, vous avez des experts en combinaison blanche avec des gants, des masques, l’approche est plus scientifique. Les procédures ont également changé, tout comme les profils des gendarmes et des policiers qui interviennent à nos côtés.

Pourquoi et comment avez-vous sélectionné la quinzaine d’autopsies qui figurent dans votre livre ?

J’ai voulu procéder par séquences – les morts brûlés, noyés, pendus. Le but était de montrer la réalité de la médecine légale, qui n’est pas forcément celle des Experts à Miami. Et puis, chose étonnante, quand vous êtes légiste ou urgentiste, vous procédez souvent par séquences sans être capable de l’expliquer. Un jour, vous n’allez autopsier que des noyés. Le mois suivant, la plupart des victimes seront brûlées. On ne sait pas pourquoi, c’est une sorte de tirage au sort aléatoire. On a donc choisi des thèmes et des cas représentatifs pour les illustrer.

En préambule de votre ouvrage, vous expliquez que l’exercice de ce métier « requiert d’y mettre le plus de distance possible ». Pourquoi ?

J’ai toujours trouvé essentiel de mettre de la distance avec le corps qu’il fallait autopsier. Et je m’y suis tenu scrupuleusement tout au long de ma carrière. Si vous ne mettez pas cette distance, le risque est de perdre votre impartialité. Si vous mettez de l’affect dans ce que vous faites, à un moment ou un autre, cela peut entraîner une distorsion de votre vision. Ça peut partir d’un bon sentiment, mais le jour où vous vous retrouvez à la barre d’une cour d’assises pour détailler votre rapport d’autopsie, vous ne pouvez pas vous tromper. Ce qu’on demande à un légiste, c’est d’être le plus objectif possible et de donner des éléments techniques.

Votre livre se termine sur l’assassinat du préfet Claude Erignac, le 6 février 1998. Vous étiez chargé de l’autopsie. Comment avez-vous vécu cette nuit-là ?

Je suis arrivé parmi les premiers sur les lieux, dans les vingt minutes qui ont suivi les faits. Au début, on ne savait même pas qu’il s’agissait du préfet. Puis quand on l’a su, la pression est montée d’un cran. Quand certains officiels responsables de l’enquête reçoivent un coup de téléphone du ministre de l’Intérieur en personne, ça contribue à faire monter cette pression. Après, je vous le dis franchement, sur le moment, je ne pensais pas qu’on me demanderait, à moi, de procéder à l’autopsie. Mais j’ai fait en sorte de traiter ce dossier comme n’importe quel autre. Avec le recul, je m’en réjouis parce que si je m’étais écarté de cette gestion impartiale, je me serai fait retourner par toutes les parties impliquées.

Pourquoi avoir pris la décision, en 2008, de démissionner ?

Je suis toujours expert auprès de la cour d’Appel. J’interviens par exemple lors de gardes à vue, je fais toujours des rapports. Mais j’ai décidé d’arrêter les autopsies parce que j’avais le sentiment d’avoir fait le tour de la question, et les conditions dans lesquelles j’exerçais ce métier ne me convenaient plus. La médecine légale est un des nombreux parents pauvres de l’hôpital et il y a aujourd’hui une crise de la vocation. Parce que quand on vous réveille toutes les nuits pendant dix ans, vous oubliez un peu votre vie de famille. Il était donc temps que je tire ma révérence.

*Docteur la mort, de Paul Marcaggi et Denis Demonpion (Ed. Robert Laffont)