Procès des attentats du 13-Novembre : La « vie en éclat » des « victimes oubliées » du Stade de France

TEMOIGNAGES Ce mardi, la cour d’assises spécialement composée a entendu les premiers témoignages des parties civiles

Hélène Sergent
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Le soir du 13 novembre, plusieurs gendarmes d'un régiment de cavalerie sont intervenus après les deux premières explosions aux abords du Stade de France.
Le soir du 13 novembre, plusieurs gendarmes d'un régiment de cavalerie sont intervenus après les deux premières explosions aux abords du Stade de France. — FRANCK FIFE / AFP
  • Le procès des attaques terroristes du 13 novembre 2015 s’est ouvert pour neuf mois, mercredi 8 septembre 2021, devant la cour d’assises spécialement composée de Paris.
  • Pendant cinq semaines, plus de 300 victimes des attentats doivent témoigner devant les magistrats.
  • Ce mardi, les premiers témoins – civiles comme militaires – ont raconté l'« onde de choc » provoquée par l’attaque survenue au Stade de France et leur lente reconstruction.

À la cour d’assises spécialement composée de Paris,

Il aura fallu six ans à Marylin pour connaître la distance exacte qui la séparait du premier kamikaze qui s’est fait exploser le soir du 13 novembre 2015 aux abords de la porte D du stade de France. 17 mètres. C’est en suivant les débats au procès des attentats que la trentenaire l’a découvert. Six ans après les attaques terroristes, et après autant d’années de silence, la jeune femme a livré à la cour le récit de « sa vie en éclat ». Journaliste pigiste envoyée au stade de France pour interviewer des supporteurs allemands à l’occasion du match amical qui s’y déroulait ce soir-là, la jeune femme a été blessée au visage et aux jambes.

Comme elle, plusieurs témoins, proches de victime ou primo intervenants ont raconté l'« onde de choc » provoquée par l’attentat. L’onde de choc physique puis la déflagration psychologique qui a semé « la terreur » dans leur sphère intime, familiale et professionnelle. Premières parties civiles à s’avancer à la barre depuis le début de l’audience, toutes ont insisté sur la nécessité de se « souvenir » de ces événements survenus au pied de l’enceinte sportive et trop souvent « oubliés ».

Le souvenir d’un père « aimant »

Si Sophie Dias est venue ce mardi devant la cour d’assises spécialement composée de Paris, c’est pour ne pas oublier le seul disparu dans cette attaque. Touché par les écrous contenus dans la ceinture explosive d’un des terroristes, son père, Manuel Dias, a été la toute première victime de cette nuit de terreur. À la barre, sa fille porte la mémoire de ce « papa poule aimant » qui la « chouchoutait ». « Il était le bon vivant, l’agitateur des réunions familiales qui m’appelait plusieurs fois par jour pour prendre de mes nouvelles. Celui qui me soutenait dans mes projets, qui se levait en pleine nuit lorsque je sortais le soir et que je ne rentrais pas », décrit la jeune femme.

En déplacement au Portugal le soir du 13 novembre pour organiser son mariage à venir, Sophie Dias remue ciel et terre pour obtenir des nouvelles de son père, qu’elle sait se trouver au niveau de la porte D du stade. Dans la soirée, le Consulat et l’Ambassade lui assurent qu’il ne figure pas sur la liste des victimes. Mais le couperet tombe le lendemain à midi. « Le monde s’écroule » et le « parcours du combattant démarre » pour la famille de Manuel Dias qui se « bat depuis six ans » pour obtenir une indemnisation à la hauteur de leur préjudice.

Le souvenir des militaires meurtris

Jonathan, lui, porte le souvenir de ses camarades gendarmes – tous membres du même régiment de cavalerie – « abandonnés » par leur hiérarchie. Ce soir-là, ce capitaine est chargé avec douze autres militaires de sécuriser les abords du stade de France. Quand l’explosion survient, ses troupes sont les premières à intervenir. Philippe, major désormais retraité de la gendarmerie aperçoit le corps sans vie de Manuel Dias et les restes humains du kamikaze. Malgré le choc, les hommes du régiment prennent en charge les premiers blessés, donnent l’alerte à d’autres forces de l’ordre et tentent de « geler » les lieux. Jusqu’à la seconde explosion.

« À ce moment-là, je suis en état de sidération, je reste sans rien faire, je suis transit, je me souviens avoir baissé la tête », se souvient Jonathan. Sommé de « dégager » par le commissaire chargé de la sécurité après l’arrivée de renforts, le gendarme prend seul en charge ses équipes au retour au régiment. Immédiatement, le capitaine organise un « débriefing » salutaire mais insuffisant pour ses militaires qui se trouvent alors dans « un état second ». Renaud, chef de la cavalerie mettra « une heure à se débloquer » avant de pouvoir parler à sa femme. Pierre a « du mal à dormir », du « mal à manger » et finit par être hospitalisé pendant un mois dans un service de psychiatrie. Confronté au stress post-traumatique de ses équipes, le capitaine tente d’alerter ses supérieurs. En vain. « J’ai l’impression d’avoir été seul, devant l’inconnu et devant l’incompréhension de mes chefs directs ».

Le souvenir d’une vie « en éclat »

Pour se souvenir de ses stigmates, Marylin a amené à la barre l’écrou de 18 millimètres qui s’est infiltré dans sa joue droite le soir de l’attentat. « Stoppée net » par la première explosion, la jeune femme aux cheveux bouclés parvient à fuir, muée par un instinct de survie. « Je me suis dit : « Oh putain une bombe, oh putain un attentat, oh putain je suis en vie, il faut que je me barre » ». Opérée puis hospitalisée pendant trois jours, toute la vie de Marilyn « part en éclat » après l’attaque. Comme les militaires intervenus, elle développe « tous les symptômes » du stress post-traumatique : « hypervigilance, peur de tout (…) j’arrivais à peine à sortir de chez moi et à assumer mon quotidien ».

Malgré tout, Marylin avance. Elle achève sa reconversion entamée dans l’humanitaire, trouve un travail, tombe enceinte. Mais sa relation avec son compagnon s’abîme : « J’étais devenue colérique, je pétais des câbles ». Et sa carrière peine à évoluer : « J’ai pris un poste financier en bas de l’échelle (…) Et même ça c’était trop dur ». Aujourd’hui, la trentenaire raconte prendre « une chose à la fois » : « J’espère qu’en témoignant aujourd’hui, cela me donnera aussi les mots pour expliquer un jour à ma fille qui a aujourd’hui trois ans ce qui m’est arrivé. Elle, elle n’a rien demandé et d’apprendre que sa maman a été blessée psychologiquement et physiquement, c’est dur ».