Procès Benalla : « L’énorme bêtise » des policiers qui ont remis un CD-ROM à l’ex-chargé de mission de l’Elysée

AUDIENCE Le 18 juillet 2018, des policiers ont remis un CD contenant des images issues des caméras de surveillance de la ville de Paris à Alexandre Benalla  

Thibaut Chevillard
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Alexandre Benalla au tribunal de Paris, le 19 février 2019.
Alexandre Benalla au tribunal de Paris, le 19 février 2019. — Geoffroy VAN DER HASSELT / AFP
  • Alexandre Benalla, 30 ans, est jugé depuis lundi pour avoir violenté et interpellé des manifestants, le 1er mai 2018, alors qu’il suivait la police en tant qu’observateur.
  • Il est aussi accusé d’avoir détenu illégalement une arme à feu qu’il a exhibée sur une photo révélée dans la presse, et pour avoir continué à voyager avec des passeports diplomatiques plusieurs mois après son licenciement. Il encourt jusqu’à sept ans de prison et 100.000 euros d’amende.
  • Ce lundi, le tribunal a interrogé les policiers jugés pour avoir transmis les images issues des caméras de surveillance à Alexandre Benalla.

Au tribunal judiciaire de Paris,

Panique à la Préfecture de police. Ce 19 juillet 2018, au petit matin, Laurent Simonin tente à plusieurs reprises de joindre Alexandre Benalla sur son portable. Le policier a compris trop tard qu’il avait fait une « énorme bêtise » en faisant remettre, la veille, à l’ex-chargé de mission de l’Elysée, un CD contenant des images captées par les caméras de surveillance de la Ville de Paris. Ce qui est illégal. « On essaie alors de la réparer », explique ce lundi le contrôleur général qui, à l’époque, était membre de l’état-major de la DOPC [direction de l’ordre public et de la circulation].

Mais sur le moment, Alexandre Benalla ne semble pas décidé à lui restituer les vidéos censées légitimer son intervention et celle de Vincent Crase, le 1er mai 2018, place de la Contrescarpe. Elles seront d’ailleurs opportunément diffusées plus tard sur les réseaux sociaux par un salarié de LREM qui anime le compte Twitter@FrenchPolitic.

Ces images ont été récupérées dès le 2 mai 2018 par le commissaire Maxence Creusat. La veille, il commandait une unité de CRS mobilisés à l’occasion de la manifestation du 1er mai. Depuis, la vidéo d’une interpellation musclée, pour ne pas dire brutale, tourne sur les réseaux sociaux. Le directeur de l’ordre public et de la circulation, Alain Gibelin, organise une réunion en urgence, il est furieux. Laurent Simonin ne l’avait pas prévenu de la présence ce jour-là d’Alexandre Benalla aux côtés des CRS.

Le commissaire Creusat demande alors à la cellule Synapse d’extraire des caméras de surveillance les images montrant l’homme interpellé par Benalla et Crase jeter quelque chose sur les forces de l’ordre. On lui remet deux CD, qu’il garde précieusement dans son bureau.

« C’est une faute »

Mais passé la colère du patron de la DOPC, les choses semblent se calmer sur l’île de la Cité. Jusqu’au 18 juillet 2018 et la publication d’un article du Monde signé Ariane Chemin. Le quotidien du soir annonce avoir identifié « sur une vidéo, un collaborateur de Macron frappant un manifestant, le 1er mai, à Paris ». Panique.

Maxence Creusat se souvient de l’existence de ce CD et appelle son supérieur hiérarchique pour lui suggérer de le remettre à l’Elysée. Ces images, pense-t-il, permettent « d’objectiver » ce qui « s’est vraiment passé » place de la Contrescarpe. Ce n’est pas Benalla « l’homme » qu’il veut protéger, mais l'« institution » qu’il représente, « le cabinet de l’Élysée ».

Laurent Simonin « valide cette idée ». « C’est une faute », admet aujourd’hui le policier. Mais il se sentait « responsable » de la situation dans laquelle se retrouvait Alexandre Benalla. « C’est moi qui ai eu l’idée de faire venir Benalla à la manifestation donc je me sens redevable. » Il l’appelle et lui propose de lui confier ces images dont, jure-t-il, il en ignorait l’origine.

Cela tombe bien. Depuis quelques heures, un « tsunami » médiatique déferle sur Alexandre Benalla. Et il redoute que la vague atteigne aussi Emmanuel Macron. Ces images, se dit-il, lui permettraient d’expliquer « le contexte dans lequel se déroule la vidéo ». Elles lui seront remises le soir même au Dames café, un bar à chicha situé rue du Colisée, à deux pas du Château.

« Ce sera utile pour ta défense »

Laurent Simonin, qui est sur la route des vacances, met en lien Maxence Creusat avec Jean-Yves Hunault, l’officier de liaison entre la préfecture de police et l’Élysée. « The right guy at the right place. » Le soir, les deux hommes se rendent dans les locaux de la DOPC pour faire une copie du CD. Mais n’y parvenant pas, ils foncent rue de l’Université, au domicile du commissaire, et utilisent son ordinateur personnel.

Alexandre Benalla, lui, les attend au Damas café où il reçoit de nombreux coups de fil de soutien, dont celui de Sibeth Ndiaye ou du général Eric Bio Farina, le commandant militaire de l’Elysée. Plus tard, dans la soirée, Vincent Crase voit bien que Hunault remet quelque chose à Benalla. « Après qu’est-ce qu’il lui a donné ? D’où ça provenait ? » L’ancien employé de LREM ne s’en rappelle pas. ll n’était pas dans son « état normal à ce moment-là ». « On se voyait sur les écrans, ils ne parlaient que de ça. »

Au petit matin, les policiers se rendent compte qu’ils n’auraient jamais dû remettre ces images, alors que le parquet de Paris s’apprête à ouvrir une enquête. « Ce sera utile pour ta défense, mais il faut que la préfecture de police le fournisse à la justice », explique Simonin à Benalla qui a fini par décrocher son téléphone. Pourtant, le collaborateur de Macron ne semble pas disposé à lui restituer le CD dont il dit pourtant tout ignorer du contenu. « Il n’avait pas l’air très, très coopératif, le dialogue est un peu compliqué », se rappelle le policier.

Benalla a préféré le confier à Ismaël Emelien qui lui mettait, dit-il, la pression. A son tour, le conseiller spécial du président de la République, chargé notamment de la communication, va le transmettre à Pierre Le Texier, chargé des réseaux sociaux de La République en marche. Avec le compte anonyme@FrenchPolitic, il diffuse sur Twitter la séquence de la Contrescarpe censée justifier l’intervention de Benalla. Mais sentant les problèmes arriver, Emelien lui demande finalement d’effacer son tweet.

Le procès d’Alexandre Benalla doit durer jusqu’au 1er octobre. Il encourt jusqu’à sept ans de prison et 100.000 euros d’amende.

Suivez le procès en direct sur le compte twitter de notre journaliste @TiboChevillard