Procès des attentats du 13-Novembre : « Notre dernière heure était venue »... La leçon de bravoure du premier policier entré au Bataclan

TEMOIGNAGE Douze minutes après le début de la tuerie du Bataclan, un commissaire de la Bac de nuit parisienne et son équipier, sont entrés, seuls, quasiment sans protection, dans la salle de concert

Caroline Politi
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Le Bataclan au lendemain de l'assaut
Le Bataclan au lendemain de l'assaut — MATTHIEU ALEXANDRE / AFP
  • Le procès des attaques terroristes du 13 novembre 2015 s’est ouvert pour neuf mois, mercredi 8 septembre 2021, devant la cour d’assises spécialement composée de Paris.
  • Au 10e jour du procès des attentats du 13-Novembre, un commissaire de la Bac est revenu sur son intervention, seul avec son chauffeur, 12 minutes après le début de la tuerie du Bataclan. 
  • Ce policier est parvenu à abattre un des trois terroristes.

A la cour d’assises spécialement composée, à Paris,

C’est un récit à couper le souffle qu’a livré, ce mercredi, devant la cour d’assises spécialement composée, un commissaire de la BAC de nuit parisienne. Douze minutes après le début de la tuerie, il a abattu, avec son équipier, l’un des trois terroristes du Bataclan, ralentissant ainsi les tirs nourris sur les spectateurs venus assister ce soir-là au concert des Eagles of Death Metal. Tous deux n’étaient pourtant ce soir-là, équipés que de leurs armes de poing, de deux chargeurs contenant une trentaine de balles et d’un gilet pare-balles léger, bien incapable de les protéger en cas de tirs de kalachnikov. Une décision d’intervenir prise « avec les tripes ». « On ressent ce qu’on doit faire dans ces cas-là », confie sobrement le policier, élégamment vêtu d’un costume sombre, cheveux poivre et sel coupés court.

Il est 21h47, ce 13 novembre 2015, lorsque ce commissaire de la BAC – qui témoigne anonymement – et son équipier, brigadier, sont avertis de tirs au Bataclan. Cela fait déjà une trentaine de minutes, depuis 21h25 et la première explosion au Stade de France, que sur les ondes de la police règne une « confusion totale ». A chaque fois qu’ils prennent la direction d’une scène de crime, ils sont finalement envoyés vers une nouvelle. Cette fois, ils sont juste à côté de la salle de concert. « Nous n’étions pas descendus [de la voiture] depuis 30 secondes, que c’était déjà apocalyptique », confie-t-il. Quelques corps gisent au milieu des verres brisés, un homme les interpelle. « Vite, vite, il y a une attaque. »

« Vite, vite, y a ma femme à l’intérieur »

Alors qu’ils s’approchent des portes du Bataclan, celles-ci s’ouvrent et une « masse compacte » en sort en hurlant. Une quinzaine de personnes en réalité. Aujourd’hui encore, il se souvient de la « terreur » sur le visage d’une jeune femme ou de cet homme qui lui a glissé « vite, vite, y a ma femme à l’intérieur ». Immobile, les deux mains accrochées à la barre, le commissaire raconte d’une voix calme le « chaos ». Seuls quelques silences ça et là traduisent parfois son émotion. Ce soir-là, lorsqu’il franchit les portes du Bataclan, il en est persuadé, il n’en ressortira pas vivant. « Pour nous, c’était écrit, notre dernière heure était venue. » Pourtant, ni lui ni son collègue n’ont hésité.

A l’intérieur, un « tapis de corps » recouvre le sol. Et si les tirs en rafale viennent de cesser, le massacre se poursuit. Quelques instants après leur arrivée, ils aperçoivent un terroriste sur la scène – il sera plus tard identifié comme étant Samy Aminour – tenir en joue un otage. « Il est arrivé en marchant, presque résigné, les mains sur la tête et il a commencé à s’agenouiller », se rappelle le commissaire. Les deux hommes, qui se situent à une trentaine de mètres de la scène, tirent. Quatre fois pour lui, deux fois pour son équipier. Le terroriste s’écroule sur scène, sa ceinture explose. Le fonctionnaire apprendra, des semaines plus tard, que l’otage a profité de cette confusion pour prendre la fuite.

Évacuation des victimes

Les deux policiers, eux, sont pris sous le feu des balles. Si bien, qu’ils prennent « quelques secondes pour dire au revoir à [leurs] proches ». Un appel de 5 ou 6 secondes pour lui, un texto pour son équipier. Ils parviendront finalement à quitter la salle mais à peine sortis, ils entendent les terroristes continuer leur macabre entreprise. Ils décident alors d’y retourner. « La première fois, c’était un peu l’inconnu, cette fois, je savais ce qu’il y avait derrière, c’était encore plus terrifiant. » Devant les tirs nourris des terroristes, ils sont une nouvelle fois contraints de rebrousser chemin.

Dans la fosse, les otages commencent à s’impatienter. « Qu’est-ce que vous attendez ? Dépêchez-vous, ils vont nous tuer », leur glissent-ils lors de leur seconde incursion. Il y retournera finalement une troisième fois porter secours aux victimes pendant que la BRI, la force d’intervention, progresse dans la salle. Cette fois, il y passera la soirée. A la barre, il évoque le souvenir de cet homme qui les remercie car il reverra ses enfants ou de ce petit garçon de 5 ans caché sous un corps avec son casque antibruit.

A la fin de son exposé, un avocat se lève. « Ses parents sont dans la salle, je tiens à vous faire part de leur profonde reconnaissance. » Il sera imité par de nombreuses robes noires qui le remercient, aux noms de leurs clients, pour son acte « héroïque ». A-t-il des regrets, l’interroge l’un d’eux. « Peut-être qu’on aurait pu extraire des personnes qui étaient à quelques mètres de nous, les tirer. On aurait peut-être pris une balle…. » Son équipe et lui-même quitteront les lieux vers 3h30 du matin. « On a essayé de reprendre une vie normale », explique-t-il. Y est-il parvenu ? Il reste évasif. « On reste marqué à vie d’un tel événement. » « Votre intervention a très certainement réduit le nombre de victimes », insiste le président de la cour d’assises.