Affaire Grégory : Trente-sept ans après le meurtre du garçonnet, l'espoir des nouvelles expertises

ENQUETE Fin janvier, la cour d’appel de Dijon a accepté que de nouvelles expertises ADN soient menées dans l’affaire du meurtre du petit Grégory Villemin, en 1986

Caroline Politi
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Grégory Villemin, 4 ans, a été retrouvé mort dans la Vologne en octobre 1984.
Grégory Villemin, 4 ans, a été retrouvé mort dans la Vologne en octobre 1984. — GOYHENE/ SIPA
  • La série Une affaire française, consacrée au meurtre du petit Grégory en 1984, est diffusée à partir de ce lundi soir sur TF1.
  • Près de 40 ans après les faits, les investigations se poursuivent pour tenter d’identifier le ou les auteurs de l’assassinat. 
  • Depuis janvier, neuf traces ADN sont en cours d’analyse selon une méthode dite de « l’ADN de parentèle », qui a notamment permis d'identifier le meurtrier d’Elodie Kulik dix ans après les faits.
  • Le couple Villemin n’a pas perdu espoir de connaître la vérité.

C’est l’un des plus anciens « cold case » français. Si célèbre qu’il est devenu l’objet d’une multitude de livres, films, documentaires et maintenant d’une série, Une affaire française, diffusée ce lundi sur TF1. L'affaire Grégory, du nom de ce garçonnet assassiné dans les eaux de la Vologne en 1984, est pourtant loin d’être close. En janvier, la cour d’appel de Dijon a donné son feu vert pour que de nouvelles expertises soient menées à partir des rares traces ADN exploitables dans ce dossier. « Christine et Jean-Marie Villemin n’ont jamais perdu espoir, confie l’une des avocates du couple, Me Marie-Christine Chastand-Morand. A chaque fois, on parle d’expertises de la dernière chance, mais la science de l’ADN évolue vite et lorsque de nouvelles techniques s’offrent à nous, nous les utilisons. »

Après l’échec, en 2013, de trois séries d’expertises génétiques, les enquêteurs s’appuient cette fois sur deux techniques innovantes. La première consiste à déterminer, à partir d’une empreinte génétique, la couleur des cheveux ou des yeux d’une personne. Une sorte de portrait-robot génétique qui permettrait d’orienter les enquêteurs. Mais c’est sur la seconde méthode que tous les regards se portent : la recherche d’ADN de parentèle, une méthode qui a notamment permis d’élucider, en 2012, l’affaire Elodie Kulik, une jeune femme violée et tuée 10 ans auparavant ou d’interpeller, en 2015, « le violeur de la forêt de Sénart » pour une trentaine de faits commis entre 1995 et 2000.

Un champ de recherche élargi… mais incertain

« C’est une technique qui ouvre un champ énorme puisqu’on ne recherche plus seulement un individu dans le fichier des empreintes génétiques, mais un profil génétique qui partage au moins 50 % d’homologie », explique le lieutenant-colonel Frédéric Brard, chef du service central de préservation des prélèvements biologiques de la gendarmerie. En clair : on s’intéresse à l’entourage familial pour remonter la piste de l’ADN. Mais ces expertises s’avèrent longues et fastidieuses, car des dizaines de noms peuvent émerger. Noms pour lesquels il est à chaque fois nécessaire d’établir un arbre généalogique. « On retrouve parfois des personnes qui n’ont rien à voir avec l’affaire », poursuit l’expert en génétique. D’où la nécessité d’explorer minutieusement chaque profil. Un travail de plusieurs mois, selon Frédéric Brard.

Si les analyses en ADN de parentèle représentent une chance supplémentaire, notamment dans cette affaire où les secrets de familles semblent mieux protégés que les secrets d’État, elles sont cependant loin d’être infaillibles. « Il n’y a aucune garantie, parce qu’il faut absolument que l’auteur ait un membre de sa famille dans le fichier des empreintes génétiques », précise l’expert. Et de citer une expérimentation menée entre 2002 et 2011 en Grande-Bretagne, l’un des pays les plus avancés au monde sur le sujet : sur 188 recherches menées, seuls 41 suspects ont été interpellés. Dans l’affaire Grégory, néanmoins, la cour d’appel de Dijon a autorisé le prélèvement de l’ADN de 37 personnes plus ou moins proches de la famille Villemin, pour élargir les recherches.

La conservation des preuves en question

Le dossier aurait-il pris un tournant différent s’il avait eu lieu aujourd’hui ? « Dans l’affaire Grégory, les avancées techniques et scientifiques auraient très probablement confondu rapidement l’assassin de l’enfant », affirmait dans son livre De combien d’injustices suis-je coupable ?, le premier juge d’instruction du dossier, Jean-Michel Lambert, dont le travail a été extrêmement décrié. Aujourd’hui, les scènes de crimes sont immédiatement gelées, les indices minutieusement manipulés et conservés, de sorte que des années après, l’exploitation des traces ADN ne pose pas de difficultés.

Mais en 1984, la France accuse un grand retard en matière de police scientifique. Alors que la Grande-Bretagne compte quelque 900 spécialistes, il n’y en a que 35 dans l’Hexagone. « A l’époque, on s’appuyait avant tout sur les témoignages pour faire avancer les enquêtes, se remémore le capitaine de gendarmerie Etienne Sesmat, qui a supervisé les investigations dès l’enlèvement de l’enfant. On était peu, voire pas du tout formés sur toutes les techniques scientifiques, on était maladroits pour protéger certaines pièces centrales du dossier. » A commencer par la lettre du corbeau revendiquant le meurtre de Grégory. « Elle a été badigeonnée de poudre noire pour relever les empreintes. C’est comme ça qu’on procédait à l’époque, mais elle a été extrêmement endommagée. »

« Nous ne désespérons pas qu’un jour des gens parlent »

Dès lors, comment être sûr que même si la comparaison ADN aboutit, elle ne débouche pas sur le profil d’une personne ayant manipulé les scellés sans prendre les précautions nécessaires ? « Le travail des experts est de dire à qui appartient la trace et éventuellement comme elle est arrivée là. La question de la contamination se posera peut-être ensuite », précise le lieutenant-colonel Frédéric Brard. En parallèle, de nouvelles techniques d’analyse sont en développement – les experts peuvent aujourd’hui dire, par exemple, si l’individu était fumeur, vivait dans une zone polluée ou était porteur d’une maladie – mais ces dernières ne sont pour l’heure pas autorisées en France.

L’assassinat du petit Grégory pourrait-il rester un « cold case » ? Les doutes sont permis. Dans cette affaire, le temps joue son œuvre. Certains des protagonistes sont morts. Outre Bernard Laroche, assassiné par le père de Grégory en 1985, Monique Villemin, la grand-mère de l’enfant, soupçonnée d’en savoir plus dans cette affaire qu’elle n’a jamais voulu le dire, est décédée l’an dernier. « Nous espérons évidemment beaucoup de la science mais nous ne désespérons pas qu’un jour des gens parlent », assure l’avocate de la famille Villemin.