Attentats du 13-Novembre : « Si on avait pu interpeller les terroristes vivants, on l’aurait fait »

LES COULISSES DE L'ASSAUT DE SAINT-DENIS (3/3) Cinq jours après l’assaut du Bataclan, deux des terroristes sont localisés à Saint-Denis. Eric Heip, l’ancien numéro 2 du Raid, et Christophe Molmy, alors chef de la BRI, racontent cette intervention à haut risque

Caroline Politi
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Le 18 novembre, l'assaut contre le squat dans lequel sont retranchés les terroristes, à Saint-Denis, dure plus de 3 heures
Le 18 novembre, l'assaut contre le squat dans lequel sont retranchés les terroristes, à Saint-Denis, dure plus de 3 heures — Kenzo TRIBOUILLARD / AFP
  • Le procès des attaques terroristes du 13 novembre 2015 s'ouvre pour neuf mois, mercredi 8 septembre 2021, devant la cour d'assises spéciale de Paris.
  • A cette occasion, 20 Minutes vous propose une série de trois articles sur les coulisses de l’assaut du Bataclan, puis de celui de Saint-Denis cinq jours plus tard.
  • Après les attaques du 13 novembre, tous les policiers français sont mobilisés pour retrouver les terroristes en fuite, notamment Abdelhamid Abaaoud, le chef opérationnel des attaques. Il est localisé le 16, l'intervention est prévue dans la nuit du lendemain.

Le second épisode de notre série sur les coulisses des assauts du 13 novembre s’achevait avec la neutralisation des terroristes et libération des otages au Bataclan.

La nuit a été courte. Très courte. Après l’assaut au Bataclan le soir du 13 novembre, ni Christophe Molmy, qui dirigeait alors la brigade de répression et d’intervention (BRI), ni Eric Heip, à l’époque numéro 2 du Raid, ne sont parvenus à fermer l’œil. Et dès le lendemain aux aurores, ces unités d’élite sont mobilisées pour sécuriser les perquisitions et les interpellations. Une nouvelle course contre-la-montre est engagée pour retrouver les terroristes en fuite avant qu’ils ne commettent un autre attentat. Alors que le procès des attentats 13 novembre s’ouvre mercredi devant la cour d’assises spécialement composée, les deux policiers se sont confiés sur ces moments, les plus éprouvants de leur riche carrière.

Le 16 novembre, grâce à un renseignement, Abdelhamid Abaaoud et Chakib Akrouh, les deux derniers membres vivants du commando des terrasses, sont localisés à Saint-Denis, dans un squat appartenant à un certain Jawad Bendaoud. Avec eux se trouve Hasna Aït Boulhacen, la cousine d’Abaaoud, qui a joué les intermédiaires. Le Raid est averti le lendemain soir, peu avant minuit, la BRI appelée en renfort.  L’assaut est programmé en pleine nuit pour tenter de surprendre les terroristes dans leur sommeil. La vidéosurveillance suggère, en effet, qu’ils sont lourdement armés et munis de ceintures d’explosifs. Quant à leur détermination, elle n’est plus à prouver. « Les circonstances des attentats du 13 influent forcément sur l’intervention, puisqu’on sait qu’ils iront jusqu’à la mort, souligne Eric Heip. Si on avait pu les interpeller vivant, on l’aurait fait, mais on se doutait que ce serait mission impossible. »

« Le bâtiment pouvait s’effondrer en cas d’explosion »

Le 18 novembre à 4h16, l’assaut est donné. Une première colonne de policiers se faufile dans ce squat où vivent des familles et des hommes seuls, sans-papiers pour la plupart. Personne n’a de bail. Impossible, en si peu de temps, d’identifier tous les résidents pour s’assurer qu’aucun complice ne se cache dans un autre appartement. Les autorités prennent donc la décision de ne pas évacuer l’immeuble. « La complexité de l’opération tient avant tout à l’environnement. Le bâtiment était très délabré et pouvait s’effondrer en cas d’explosion, on n’avait pas pu repérer les lieux », explique l’ancien numéro 2 du Raid.

Eric Heip était n°2 du Raid lors des attentats du 13 novembre.
Eric Heip était n°2 du Raid lors des attentats du 13 novembre. - Collection personnelle

Selon les enquêteurs, les terroristes se cachent au 3e étage gauche. « Mais quand on arrive, il y avait trois portes à gauche », se remémore le policier d’élite. Après quelques instants d’hésitation, ils identifient celle du fond et tentent de la faire sauter avec des explosifs. Elle résiste. Raté pour l’effet de surprise. Cachés dans un recoin, les terroristes ouvrent immédiatement le feu. Dès les premières minutes de l’intervention, cinq policiers sont légèrement blessés par des éclats de balles. Les fenêtres, calfeutrées, rendent impossible le travail des tireurs d’élite. Commence alors une interminable fusillade. La police scientifique retrouvera sur les lieux 1.500 cartouches et 4 grenades percutées émanant de l’unité d’élite… contre seulement 11 balles attribuées aux terroristes qui ne disposent, en réalité, que d’un pistolet automatique.

« On ne s’attendait pas à ces critiques »

Mais jamais les hommes du Raid n’auront les terroristes en ligne de mire. Impossible, donc, de savoir quel est leur arsenal ou s’ils sont touchés. Les policiers tentent bien d’envoyer des robots munis de caméras, mais ceux-ci ne parviennent pas à se frayer un chemin dans les gravats. A défaut, une chienne d’assaut, Diesel, part en reconnaissance. Tuée sur le coup. « On ne pouvait pas s’approcher ou laisser les terroristes s’approcher car on savait qu’ils avaient des explosifs et qu’ils chercheraient à se faire sauter au plus près de nous. Notre objectif était donc de saturer l’espace », explique Eric Heip, tout en reconnaissant avoir eu le sentiment d’essuyer « plus » de tirs de riposte que ceux exhumés lors des investigations.

Vers 5h, une forte détonation retentit : le gilet d’explosifs que portait Chakib Akrouh vient d’être déclenché. Le terroriste l’a-t-il activé ou une grenade l’a-t-il fait exploser ? Impossible à dire. Le souffle de l’explosion tue également Abdelhamid Abaaoud. Hasna Aït Boulhacen, elle, meurt d’asphyxie. Mais les tirs se poursuivent pendant encore deux heures, le temps pour les autorités d’avoir un bilan « consolidé ». L’appartement n’est plus qu’un tas de gravats, le sol déjà fragilisé s’est affaissé sur l’appartement du dessous.

Si la mission est réussie, l’opération est pourtant rapidement décriée : trop longue, traumatisante pour les habitants, inadaptée pour le secteur… « Ca a été très dur, on ne s’attendait pas à ces critiques alors qu’on venait de neutraliser les principaux terroristes du monde, dans des conditions difficiles, sans qu’il n’y ait de victimes graves* », reprend Eric Heip.

Marqués à vie

Malgré la polémique, tourner la page de cet assaut a été bien plus facile que celui du Bataclan. A la BRI, si Christophe Molmy n’a pas constaté de « traumatisés » parmi ces équipes, il a noté une prise de conscience accrue de la réalité du risque terroriste. « Un jour, on m’a demandé si j’étais une victime de ces attentats, se souvient l’ancien chef de la BRI. Spontanément, j’ai dit non, mais c’était, une erreur : l’intégralité des personnes qui ont été confrontées à ces scènes est marquée, même si, évidemment, il y a différentes strates dans le statut de victime. »

* Trois habitants ont néanmoins été blessés par balle, sans que leurs jours n’aient été en danger.