Rattrapé par son inimitié avec les magistrats, Eric Dupond-Moretti risque d'être mis en examen

POLITIQUE Accusé de « prise illégale d’intérêts », le garde des sceaux pourrait être mis en examen, ce vendredi, par les magistrats de la Cour de justice de la République.

Vincent Vantighem
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Paris, le 7 juillet 2021. Eric Dupond-Moretti photographié dans la cour de l'Elysée.
Paris, le 7 juillet 2021. Eric Dupond-Moretti photographié dans la cour de l'Elysée. — Ludovic MARIN / AFP
  • Visé par une enquête portant sur des soupçons de conflit d’intérêts, le ministre de la Justice est convoqué, ce vendredi à 9h, à la Cour de justice de la République.
  • Il est accusé de s’être servi de son statut de ministre pour se venger de magistrats avec qui il avait eu maille à partir lorsqu’il était avocat.
  • Emmanuel Macron a déjà laissé entendre qu’il n’entendait pas réclamer la démission de son ministre qui se dit, de son côté, « serein ».

C’était il y a un tout petit peu plus d’un an. C’était il y a un siècle… Dans la cour du ministère de la Justice, Eric Dupond-Moretti prenait, officiellement, ses fonctions de garde des sceaux. « Je ne fais de guerre à personne ! », martelait-il alors. A son corps défendant, l’ancien ténor des barreaux est pourtant, aujourd’hui, au beau milieu d’un conflit qui pourrait bien sceller son sort politique.

C’est une première pour un ministre de la Justice : le voilà convoqué, ce vendredi à 9h, devant Janine Drai et Bruno Lavielle, deux juges de la Commission d’instruction de la Cour de justice de la République (CJR) qui pourraient le mettre en examen pour « prise illégale d’intérêts ». « Il va évidemment se rendre à cette convocation. Il répondra à toutes les questions. Et cela durera le temps qu’il faudra », fait savoir son entourage à 20 Minutes.

Dupond-Moretti accusé de régler les comptes « d’Acquittator »

Il en faudra sans doute un peu. Dans ce dossier qui empoisonne son existence, Eric Dupond-Moretti est soupçonné de conflits d’intérêts entre ses fonctions actuelles de ministre et son ancienne activité d’avocat. En clair, les syndicats de magistrats et l’association Anticor qui ont déposé plainte pensent qu’il s’est servi de son nouveau statut pour régler ses comptes avec certains magistrats croisés alors qu’il était avocat.

Ils en veulent pour preuves les enquêtes administratives qu’il a ordonnées, une fois installé place Vendôme, contre certains magistrats, notamment du parquet national financier. « C’est ridicule, tacle un de ses proches soutiens. Les procédures étaient lancées avant qu’il n’arrive. Et surtout, il n’a fait que suivre les recommandations de ses services. Il n’a pas pris d’initiative personnelle pour se venger de qui que ce soit… »

C’est ce que tentent de savoir les juges de la CJR, seule instance habilitée à juger des ministres pour des délits commis dans l’exercice de leurs fonctions. Et ils ne ménagent pas leur peine. En plus de nombreuses auditions menées ces dernières semaines, ils ont perquisitionné pendant 15 heures les bureaux du ministère, jeudi 1er juillet, allant jusqu’à percer à la meuleuse les vieux coffres-forts dont personne ne retrouvait les clefs. A cette occasion, ils ont saisi plusieurs documents, « aspiré » les données de nombreux ordinateurs et récupéré des téléphones portables dont l’un de ceux appartenant à Eric Dupond-Moretti lui-même, comme 20 Minutes l’a révélé.

Le soutien de Macron, le désintérêt de l’opinion

« Serein », selon son entourage, le ministre sait bien que toute cette affaire trouve sa source dans la tension qui nimbait naguère ses rapports avec la magistrature. Lui s’en défend. Mais de nombreux juges n’ont pas oublié les méthodes parfois rudes « qu’Acquittator » employait pour défendre ses clients dans les prétoires, allant même jusqu’à briser la sacro-sainte « foi du palais » - serment secret entre magistrats et avocats - lors du procès de Georges Tron pour en obtenir le renvoi.

Paradoxalement, cette accusation se mue aujourd’hui en argument de défense pour ses proches. Sans parler de l’existence d’une « République des juges », ils laissent entendre que cette affaire ne repose, en fait, que sur le besoin de vengeance d’une poignée de membres de l’Union syndicale des magistrats (syndicat majoritaire), déterminés à faire tomber son plus vieil ennemi.

De démission, il n’est pourtant pas question. Mardi, lors du conseil des ministres, Emmanuel Macron a tenu à soutenir son ministre. « Je ne laisserai pas la justice devenir un pouvoir », a-t-il indiqué. D’autant plus qu’il sait bien que l’opinion publique ne se passionne pas outre mesure pour cette affaire aride et complexe qui éclate en plein mois de juillet. Eric Dupond-Moretti, lui, pense déjà à la rentrée. Avec deux projets de loi à défendre et les états généraux de la justice à piloter, il sait que son été sera chaud.