Prise illégale d’intérêts : Pourquoi l’enquête visant Eric Dupond-Moretti s’accélère-t-elle ?

ENQUETE Les magistrats de la Cour de justice de la République ont perquisitionné le ministère de la Justice pendant près de quinze heures, jeudi.

Vincent Vantighem
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Paris, le 8 juin 2021. Eric Dupond-Moretti lors des débats à l'Assemblée nationale.
Paris, le 8 juin 2021. Eric Dupond-Moretti lors des débats à l'Assemblée nationale. — Jacques Witt/SIPA
  • Eric Dupond-Moretti est visé par une enquête de la Cour de justice de la République pour des soupçons de « prise illégale d’intérêts ». Il est soupçonné de se servir de son statut de ministre pour régler des comptes avec certains magistrats.
  • Jeudi, le ministère de la Justice a été perquisitionné pendant quinze heures. Les enquêteurs ont notamment saisi des documents et des téléphones portables.
  • L’ancien ténor des barreaux pourrait être prochainement convoqué. Il risque une mise en examen.

Ils ont même envisagé de démonter la presse à sceaux historique qui trône dans le bureau d’Eric Dupond-Moretti. Avant de se rendre compte qu’il faudrait, pour cela, faire appel aux services des monuments historiques… Les magistrats de la Cour de justice de la République (CJR) ont quitté, jeudi soir autour de minuit, le ministère de la Justice après une perquisition de près de quinze heures.

Le temps de fouiller le bureau du ministre, celui de son directeur de cabinet, de son secrétariat particulier et la direction des affaires criminelles et des grâces (DACG). Et aussi de faire appel aux services de serruriers pour ouvrir, à l’aide d’une meuleuse, plusieurs vieux coffres-forts vides se trouvant dans la bibliothèque et dont personne ne retrouvait les clés…

Au final, selon nos informations, les enquêteurs sont repartis après avoir saisi plusieurs documents et des téléphones portables dont l'un de ceux appartenant au ministre lui-même. De quoi surprendre Christophe Ingrain, l’un des avocats d’Eric Dupond-Moretti. « Je comprends d’autant moins cette perquisition que nous avions transmis, en janvier dernier, la totalité des documents […] au sujet de ces deux dossiers… », a-t-il lâché place Vendôme alors que les enquêteurs accompagnés d’une vingtaine de gendarmes armés fouillaient encore les lieux situés derrière lui.

Quand son passé d’avocat rattrape Dupond-Moretti

Les « deux dossiers » évoqués par Christophe Ingrain sont ceux qui empoisonnent la vie d’Eric Dupond-Moretti depuis son arrivée à la tête de ce ministère. Le premier concerne les magistrats du parquet national financier (PNF) ayant enquêté dans l’affaire « des écoutes de Paul Bismuth ». Le second porte sur le juge Édouard Levrault.

Autant d’individus que l’ancien ténor des barreaux ne portait pas dans son cœur… Sauf qu'il est, depuis, devenu garde des sceaux. Et que les syndicats de magistrats, tout comme l’association Anticor, se demandent s’il ne sert justement pas de ses nouvelles fonctions de ministre pour régler ses vieux comptes d’avocat. Et pointent notamment les enquêtes administratives qu’il a ordonnées d’abord contre Édouard Levrault, puis contre les magistrats du PNF, à l’été 2020.

« Ce n’est pas lui qui était à l’initiative [de ses enquêtes], rétorque son entourage. Il n’a fait que suivre les recommandations de ses services composés… de magistrats. » Et pour être bien sûr que le message passe, Eric Dupond-Moretti fait bien savoir qu’il est « serein face à la procédure ».

Les enquêteurs s’intéressent au directeur des services judiciaires

Car depuis le dépôt des plaintes des syndicats et d’Anticor, les soupçons ont conduit la Cour de justice de la République à ouvrir une information judiciaire. Si l’initiative date de janvier, cette procédure semble s’accélérer depuis quelques semaines. En plus de la perquisition menée, jeudi, les magistrats de la CJR ont en effet auditionné le Premier ministre Jean Castex, le 7 juin.

Selon nos informations, ils s’intéressent également à la personnalité de Paul Huber, l’actuel directeur des services judiciaires du ministère, avec lequel Eric Dupond-Moretti a échangé plusieurs fois sur le sujet des enquêtes administratives. D’après plusieurs sources concordantes, lui aussi a été entendu par les magistrats de la Cour de justice de la République.

Le prochain sur la liste pourrait être Eric Dupond-Moretti. Sauf que le garde des Sceaux risque une mise en examen pour « prise illégale d’intérêts ». Susceptible de venir perturber la fin du mandat d’Emmanuel Macron.