Après les « jets de tomates pourries », le temps de la reconnaissance pour les centres de suivi pour auteurs de violences conjugales

REPORTAGE Longtemps décriée, la prise en charge thérapeutique des auteurs de violences conjugales va se déployer sur tout le territoire. Exemple dans un centre de Tours

Hélène Sergent

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Véronique Livéra est la responsable santé du CPCA de Tours qui prend en charge les auteurs de violences conjugales.
Véronique Livéra est la responsable santé du CPCA de Tours qui prend en charge les auteurs de violences conjugales. — H.Sergent/20Minutes
  • A l’issue du Grenelle des violences conjugales lancé en 2019, le gouvernement a annoncé le déploiement à l’échelle régionale de 16 centres de suivi pour les auteurs de ces violences.
  • Créé en 2007 à Tours, le centre de prise en charge des auteurs de violences conjugales (CPCA) a été choisi pour étendre son action dans les six départements de la région Centre-Val-de-Loire.
  • Ce dispositif rare et longtemps mal perçu par l’opinion publique et une partie de la classe politique joue pourtant un rôle essentiel dans la lutte contre les violences conjugales.

De notre envoyée spéciale à Tours,

En ce mardi après-midi de juin, les couloirs du centre de prise en charge des auteurs de violences conjugales (CPCA) sont quasi déserts. « Les groupes de parole se déroulent surtout le soir parce que la majorité des auteurs qui viennent chez nous travaillent et sont insérés », explique Véronique Livéra, responsable santé de la structure.

Géré par l’association Entraide & Solidarités, le CPCA de Tours est le seul dans la région Centre-Val de Loire à proposer un suivi thérapeutique et l’éviction du domicile familial pour les hommes violents. Un dispositif rare qui à vocation à se développer sur tout le territoire d’ici la fin de l’année.

Des profils de « monsieur-tout-le-monde »

Dans la salle de réunion chargée d’accueillir les groupes de parole, on retrouve sur un tableau les vestiges de la dernière session. Il est question des rôles de l’homme et de la femme, d’inné et d’acquis pour les deux sexes. « Les filles sont plus matures », « plus fortes » mais aussi « plus dépendantes » et « moins impulsives ». Les hommes, eux, ont un « rôle de protection », de « chef », et sont plus forts « physiquement ».

Julie Bonhommet, psychologue clinicienne est l’une des deux thérapeutes chargées d’accompagner ces hommes déjà condamnés par la justice ou en attente de leur jugement. « Notre objectif, c’est la responsabilisation des auteurs. Ces groupes visent à les écouter sans les juger. La parole est libre mais on peut les reprendre quand leurs discours minimisent ou justifient la violence faite aux femmes », explique la trentenaire.

Le centre spécialisé dans les violences au sein du couple à Tours est chargé de déployer son action à l'échelle régionale avant la fin de l'année 2021.
Le centre spécialisé dans les violences au sein du couple à Tours est chargé de déployer son action à l'échelle régionale avant la fin de l'année 2021. - H.Sergent/20Minutes

En 2020, le centre a pris en charge 80 personnes dont 97 % d’hommes. Âgés de 40 ans en moyenne, pères de famille, ils sont majoritairement salariés et près de 10 % étaient chefs d’entreprise. Si très peu souffrent d’addictions, des « traits » communs se dessinent au fil des entretiens menés au début de leur prise en charge. « On retrouve des traits narcissiques, obsessionnels, dans le contrôle de soi ou de l’autre avec une immaturité affective et des difficultés à identifier leurs émotions ou à communiquer sur leur monde intérieur », développe la thérapeute.

« Même s’il n’y a pas de profil type, les auteurs ce sont un peu "monsieur-tout-le-monde". Le cliché du père de famille alcoolique et au chômage qui bat sa femme ne reflète pas du tout la réalité », poursuit la psychologue. Pour une large partie d’entre eux, cette prise en charge est contrainte, sur injonction d’un juge avant ou après le procès. Mais d’autres viennent volontairement, précise la responsable santé du centre : « Ils peuvent être orientés chez nous par un tiers. Il arrive que ce soit leur femme qui leur dise : soit tu changes et tu te soignes, soit je te quitte ».

« Des tomates pourries en pleine tronche »

D’ici la fin de l’année, ces groupes de parole qui réunissent entre 6 et 10 participants tous les quinze jours devront être dupliqués dans tous les départements de la région Centre-Val de Loire. Sélectionné après le Grenelle des violences conjugales lancé par le gouvernement, le CPCA dispose désormais d’un budget de 150.000 euros pour déployer son action. Une première enveloppe encourageante mais qui ne sera pas suffisante, alerte déjà Véronique Livéra. Et la crainte de voir les financements se tarir au fil des ans demeure.

« Quatre ans après notre lancement, on a été obligé d’arrêter le logement faute de moyens. Les institutions ou les ministères ont eu tendance à se renvoyer la balle en nous disant : "Ça n’est pas dans nos prérogatives". Mais c’est un sujet interministériel avec des enjeux judiciaires et de santé publique », analyse cette ancienne assistante sociale.

À ces incertitudes financières s'est ajoutée une remise en question du bien-fondé de l’action thérapeutique menée auprès de ces hommes. « Quand je suis arrivée au centre il y a sept ans, ce travail était mal perçu », confirme Julie Bonhommet. « On nous a jeté des tomates pourries en pleine tronche. La compréhension de notre démarche n’était pas évidente alors qu’elle consiste bien à lutter contre les violences faites aux femmes, en luttant contre la récidive », abonde sa responsable.

Mais la situation a changé se réjouissent les équipes du centre. La médiatisation des féminicides et la réponse politique apportée lors du Grenelle de 2019 ont modifié la perception de ce suivi. « Aujourd’hui, les professionnels ont bien compris que tant qu’on n’intervenait pas conjointement auprès de tous les acteurs impliqués dans le cercle de ces violences – les auteurs, les femmes victimes et les enfants – on ne résoudrait pas le problème », salue Véronique Livéra.

Des changements et du temps

En poste depuis deux ans au parquet de Tours, le procureur Grégoire Dulin confirme l’utilité du dispositif. « Chaque année, on fait un point sur les personnes qui ont bénéficié d’un stage de sensibilisation au sein du CPCA et on regarde si ces personnes ont récidivé. En 2020, le taux de réitération a été très faible. Sur 68 personnes qui ont bénéficié de ce suivi, une seule a réitéré », pointe le magistrat. Et pour ceux qui ont intégré les groupes de parole, le procureur note aussi une évolution : « A l’audience, on constate une vraie différence entre ceux qui ont été pris en charge et ceux qui ne l’ont pas été. Ils admettent davantage leur responsabilité devant le tribunal, et c’est un premier pas vers une réadaptation sociale ».

S’ils paraissent anecdotiques, ces types de changements comptent pour Julie Bonhommet : « Dans un de mes groupes, un monsieur vient de demander une poursuite des soins alors que son injonction vient de se terminer. Il est en instance de séparation et ne se sent pas d’avancer sans filet. Il a compris que sa relation conjugale était toxique, qu’il mettait en danger la famille et qu’il se mettait en danger ». Pour autant, Véronique Livéra tient à rester lucide : « On n’a pas de baguette magique. La thérapie demande du temps, on leur demande de déconstruire des représentations du couple, de l’homme et de la femme parfois très ancrées. Pour certains, quand la prise est charge est trop courte, ce changement reste difficile ».