« Il faut que vous appreniez de vos erreurs... » Comment juge-t-on les mineurs?

REPORTAGE (2/2) Pendant deux jours, « 20 Minutes » a suivi le quotidien d’une juge des enfants du tribunal de Nanterre, dans les Hauts-de-Seine. Ce matin, une dizaine d’ados comparaissent pour des petits délits

Caroline Politi

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La juge des enfants, Nolwenn Perrichot, et sa greffière lors des audiences devant la chambre du conseil.
La juge des enfants, Nolwenn Perrichot, et sa greffière lors des audiences devant la chambre du conseil. — Caroline Politi/20 Minutes
  • Nolwenn Perrichot est juge des enfants au tribunal de Nanterre. Ce mardi matin, une dizaine de mineurs – le plus jeune n’avait pas 13 ans au moment des faits – sont convoqués devant la chambre du conseil.
  • L’entrée en vigueur, au mois de septembre de la réforme pénale des mineurs modifie sensiblement le fonctionnement de cette justice à part, où le droit, l’éducatif et le social ne font qu’un.

Ce mardi, Nolwenn Perrichot n’a pas une minute à perdre. Une pile d’épais dossiers sous le bras, cette juge des enfants du tribunal judiciaire de Nanterre, se dirige à grand pas vers la salle d’audience, située à l’étage du dessus. Une dizaine de mineurs – le plus jeune n’avait pas 13 ans au moment des faits – sont convoqués dans la matinée, tous soupçonnés d’avoir commis des délits. « D’habitude, ces audiences ont lieu dans mon bureau mais avec le Covid et les règles de distanciation sociale, c’est impossible », précise la magistrate en s’installant derrière le pupitre.

Adel*, un adolescent de 16 ans à la silhouette longiligne, est le premier à passer le pas de la porte, suivi de sa mère. « On s’est vu il y a à peine quelques semaines », déplore Nolwenn Perrichot en le voyant apparaître. Voilà plusieurs années qu’elle le suit pour des mesures d’assistance éducative mais ces derniers temps son nom est apparu dans différentes procédures pénales. Cette fois, c’est pour une affaire de recel de vol et de refus d’obtempérer qu’il est convoqué. Il reconnaît le second délit sans détour mais commence par nier tout lien avec le vol… avant d’être mis face à ses contradictions devant des vidéos.

Nolwenn Perrichot prépare ses audiences
Nolwenn Perrichot prépare ses audiences - Caroline Politi/20 Minutes

Depuis le début de l’audience, la magistrate oscille entre fermeté et pédagogie. Ses questions portent autant sur les faits que sur les résultats scolaires d’Adel, ses relations avec sa mère ou le travail entrepris avec l’éducatrice. « On ne peut pas juger sans essayer de comprendre la situation derrière », précise-t-elle. Après 45 minutes, Adel est déclaré coupable et repart avec une remise à parents, une sanction qui vise à rappeler à ces derniers leur rôle. « Il va vraiment falloir que vous appreniez de vos erreurs parce qu’à un moment ça va avoir de plus en plus de conséquences », insiste Nolwenn Perrichot auprès de l’adolescent.

Réforme pénale des mineurs

Ce mardi, elle ne prononcera que des mesures éducatives car tous ces adolescents comparaissent devant la chambre du conseil, une formation qui permet de juger les mineurs peu connus de la justice et les affaires les moins graves. Jusqu’à présent, seuls les ados de plus de 16 ans ayant commis un délit passible de 7 ans d’emprisonnement étaient renvoyés devant le tribunal des enfants, à même de prononcer une peine ferme ou avec sursis. Mais l’entrée en vigueur, en septembre, de la réforme pénale des mineurs permettra au juge de décider devant quelle formation renvoyer ces jeunes, sans contrainte d’âge ou de peine encourue, en fonction notamment de leurs antécédents. Et même devant la chambre du conseil, une peine d’intérêt général sera possible.

Surtout, avec cette réforme, c’est tout le fonctionnement de la justice pénale des mineurs qui change. Désormais, le juge des enfants devra statuer dès la première audience sur la culpabilité et une seconde, fixée jusqu’à 9 mois plus tard, permettra d’établir une sanction. Entre temps, le mineur sera soumis à une période de mise à l’épreuve éducative. « Sur le principe, accélérer le temps de la justice, c’est plutôt une bonne idée mais dans les faits, c’est extrêmement chronophage, les audiences seront plus longues, on se demande vraiment comment on va y parvenir alors qu’on est déjà surchargé. » Depuis trois ans qu’elle est affectée à Nanterre, Nolwenn Perrichot suit environ 600 mineurs.

« J’ai juste fait un bisou »

A commencer par Pablo, 13 ans. C’est elle qui a décidé de son placement en foyer l’an dernier, pour le sortir d’un environnement familial particulièrement compliqué. Ce mardi, son dossier détonne : alors qu’une affaire de stupéfiants en chasse une autre, lui se voit reprocher une agression sexuelle sur son petit-cousin de 5 ans. Assis sur le banc face à la juge, l’adolescent aux yeux clairs, cheveux châtain clair, triture nerveusement son short trop grand. « J’ai juste fait un bisou, les autres trucs je n’ai rien fait », insiste-t-il. Avec douceur, Nolwenn Perrichot l’interroge. Comment expliquer que le petit garçon ait répété à plusieurs adultes un récit sensiblement identique ? Pablo insiste, il était d’accord pour qu’il l’embrasse.

Tu penses qu’on peut être d’accord à 5 ans ? As-tu réfléchi à ce que ça veut dire "être d’accord" ? », l’interroge la magistrate.

L’audience ne dure que 40 minutes mais c’est suffisant pour percevoir une enfance déjà bien cabossée. Malgré la gravité des faits qui lui sont reprochés, ses parents n’ont d’ailleurs pas fait le déplacement et il vient d’être renvoyé de la structure dans laquelle il était placé. « En foyer classique, il fait tout péter », explique sans détour son éducatrice. Elle raconte ses difficultés à suivre les règles, ses problèmes psychiques mais insiste sur le fait qu’il n’y a jamais eu aucune affaire d’attouchements le concernant. Pablo écoute d’une oreille, joue avec sa bouteille d’eau. « Je vais te mettre en examen », lui explique Nolwenn Perrichot. En attendant le jugement, il sera suivi par un éducateur. En se levant pour signer les papiers, Pablo marque le coup. « C’est tout ça mon dossier ? Que moi ? », interroge-t-il en désignant l’épaisse chemise verte à son nom.

« L’objectif est que notre discours soit entendu »

La plupart des ados ce matin sont coopératifs, certains reconnaissent des torts qu’ils ont niés devant les services de police. Ils écoutent avec attention la juge, solennelle par moments, moins formelle à d’autres. « L’objectif est que notre discours soit entendu, que notre décision ait un sens, explique Nolwenn Perrichot. Il arrive qu’on se sente parfois impuissant mais on arrive toujours à y croire, on reste un référent pour ces enfants. » N’est-elle pas, parfois, découragée de voir certains noms revenir régulièrement ? Yaniss est l’un d’eux. A 17 ans et 8 mois, il a déjà été rappelé à l’ordre à de nombreuses reprises, essentiellement pour des affaires de stupéfiants. Cette fois, il a été arrêté avec du cannabis caché dans sa poche et son caleçon. L’adolescent est docile, souriant, jure qu’il songe à arrêter. « Vous savez la justice des majeurs, ce ne sera pas la même chose, le met en garde la magistrate. Ce ne sera pas la gentille juge qui espère vous faire comprendre les choses. »