« Je dois me demander si Idriss est heureux »... A Nanterre, une juge des enfants au service des enfances cabossées

REPORTAGE (1/2) Pendant deux jours, « 20 Minutes » a suivi le quotidien d’une juge des enfants du tribunal de Nanterre, dans les Hauts-de-Seine. Les audiences d’assistance éducative représentent l’essentiel de ses journées bien chargées

Caroline Politi

— 

A cause du Covid, Nolwenn Perrichot, juge des enfants à Nanterre, tient ses audiences éducatives dans une grande salle du tribunal
A cause du Covid, Nolwenn Perrichot, juge des enfants à Nanterre, tient ses audiences éducatives dans une grande salle du tribunal — Caroline Politi/20 Minutes
  • Les audiences civiles, dites d’assistance éducative, représentent environ 70 % du travail de Nolwenn Perrichot, juge des enfants au tribunal de Nanterre.
  • L'objectif de la magistrate est de s’assurer que les mineurs grandissent dans un environnement sûr, qu’ils ne subissent pas de violences physiques et psychologiques. Le placement en foyer est l’ultime recours.
  • L’entrée en vigueur, au mois de septembre de la réforme pénale des mineurs modifie sensiblement le fonctionnement de cette justice à part, où le droit, l’éducatif et le social ne font qu’un.

Ce lundi après-midi, l’audience est particulièrement houleuse. Les parents d’Idriss*, 11 ans, ne sont assis que depuis quelques minutes devant Nolwenn Perrichot, juge des enfants à Nanterre, dans les Hauts-de-Seine, que déjà le ton monte. Selon sa mère, l’adolescent est devenu « violent, aigri même » depuis la mise en place de la garde alternée voilà déjà 18 mois. Elle accuse avec virulence son ex-compagnon de manipuler leur fils… qui lui retourne la pareille. « Je ne peux pas savoir en quelques minutes qui a tort ou raison, les coupe la magistrate. Ce n’est d’ailleurs pas mon rôle. Moi, je dois me demander si Idriss est heureux. Et manifestement non. »

Avant de faire entrer ses parents, elle s’est entretenue, seule, avec le jeune garçon qui l’a presque supplié d’accorder la garde totale à son père. « Ma mère, elle me harcèle », insiste-t-il. A la juge des enfants, il raconte les menaces et les insultes. « La dernière fois, elle m’a dit "nique ta mère", alors que c’est elle ma mère, c’est pas logique. » Des larmes roulent sur ses joues lorsque la magistrate lui explique d’une voix douce, sans jamais le lâcher du regard, que ce n’est pas son rôle de dire chez qui il doit vivre. C’est celui du juge aux affaires familiales. Elle, en revanche, « peut faire en sorte que ça se passe mieux chez maman ». Après une heure d’audience, elle décide de nommer un éducateur pendant 18 mois au chevet d’Idriss et enjoint ses parents à faire un « gros travail de communication ».

« Tu penses quoi de rentrer chez maman ? »

Si le juge des enfants est associé dans l’imaginaire collectif à l’aspect pénal, les audiences d’assistance éducative représentent, en réalité, 70 % du travail de Nolwenn Perrichot. Son objectif est de s’assurer que les mineurs grandissent dans un environnement sûr, qu’ils ne subissent pas de violences physiques et psychologiques, qu’ils poursuivent leur scolarité le plus sereinement possible. « Ce qui guide mes décisions doit toujours être l’intérêt de l’enfant », résume-t-elle. Ces audiences sont d’ailleurs loin de relever du droit pur, la magistrate, qui ne porte pas sa robe – « trop impressionnante » quand il s’agit au contraire d’établir une relation de confiance – se mue parfois en psychologue voire en conseillère d’orientation.

La juge des enfants Nolwenn Perrichot écoute tour à tour les enfants, leurs proches et les éducateurs.
La juge des enfants Nolwenn Perrichot écoute tour à tour les enfants, leurs proches et les éducateurs. - Caroline Politi/20 Minutes

C’est maintenant au tour de Kelly, 9 ans, de faire son entrée dans la salle d’audience. D’ordinaire, elle reçoit les familles dans son bureau mais avec le Covid, impossible d’assurer les mesures de distanciation. La fillette est souriante mais Nolwenn Perrichot peine à capter son attention. L’enjeu, pourtant, est de taille : placée depuis sa naissance chez sa grand-mère, la juge étudie la possibilité d’un retour auprès de sa mère. Mais celle-ci est absente, elle n’aurait pas été informée du rendez-vous. « Tu penses quoi de rentrer chez maman ? », sonde néanmoins la magistrate « Je sais pas. » « Tu te sens prête ? » « Oui et non. » « Ce non, il veut dire quoi ? » « Je crois que je n’ai pas bien compris la question. » Pour trancher, Nolwenn Perrichot s’appuie sur les rapports des éducateurs, de l’école et des psychologues mais accorde une grande importance à la parole de l’enfant. « Ce n’est pas tant la question de savoir s’il dit ou non la vérité mais de ce qu’il exprime. Est-ce qu’il semble fuyant, perturbé ? », précise-t-elle. Cette fois, elle décide de fixer une nouvelle audience avec la mère de la fillette.

« On voit que vous essayez de mettre en place des choses »

Il faut tendre l’oreille pour entendre Steven. L’adolescent de 12 ans est lui aussi placé chez sa grand-mère mais son éducatrice réclame désormais un placement en foyer, car elle l’estime perturbé par les appels téléphoniques de sa mère qui souffre de graves troubles psychiatriques. « Je veux rester avec mamie, je suis pas trop d’accord pour le foyer », murmure-t-il. La juge, également, n’est pas favorable à cette option. « C’est vraiment le dernier recours, il faut toujours se poser la question de ce qu’on peut mettre en place avant d’en arriver là. » La discussion, en revanche, se cristallise sur sa scolarité et son entrée en Segpa, une filière pour les enfants en grande difficulté, réclamée par l’éducatrice mais que sa famille refuse. La juge tranche : Steven reste chez sa grand-mère, à condition que celle-ci accepte l’entrée en Segpa et le tienne éloigné de sa mère.

Comment ne pas se laisser accabler par ces enfances cabossées? L’expérience, bien sûr, aide à cloisonner. « Ça ne veut pas dire qu’on y mette moins de cœur », insiste Nolwenn Perrichot. Mais il y a surtout ce sentiment d’être utile. « La juge des enfants est une fonction assez respectée, analyse la magistrate. Lorsqu’on dit à des parents qu’il faut changer leur manière de faire, beaucoup l’entendent et tentent de faire bouger les choses. » C’est le cas de N., mère de deux enfants de 14 et 5 ans. Son aîné a été placé un an en foyer avant de retourner chez elle l’an dernier. La situation n’est pas fameuse, il est en situation de décrochage scolaire, passe ses nuits sur la console, mais la magistrate note une évolution de taille. « On voit que vous essayez de mettre en place des choses, que vous ne restez pas les bras croisés. Mais il faut encore vous aider un peu », explique-t-elle avant de décider d’un suivi par un service spécialisé pour les ados. En espérant qu’un jour, ces familles n’auront plus besoin d’elle pour prendre les bonnes décisions.

* Tous les prénoms des mineurs ont été anonymisés