Affaire Bygmalion : « Peu importe ce que cela coûtait, l’important c’était de gagner », estime Jérôme Lavrilleux

PROCES Nicolas Sarkozy et treize prévenus sont jugés jusqu’au 22 juin pour une vaste escroquerie liée aux comptes de campagne de l’élection présidentielle de 2012

Vincent Vantighem

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Paris, le 20 Mai 2021. Jérôme Lavrilleux et son avocat, Christian Saint-Palais, arrivent au tribunal judiciaire de Paris qui examine l'affaire Bygmalion.
Paris, le 20 Mai 2021. Jérôme Lavrilleux et son avocat, Christian Saint-Palais, arrivent au tribunal judiciaire de Paris qui examine l'affaire Bygmalion. — Bertrand GUAY / AFP
  • Ajourné en raison du coronavirus en mars, le procès de l’affaire dite « Bygmalion » a repris le 20 mai devant la 11e chambre du tribunal judiciaire de Paris.
  • Anciens cadres de l’UMP, responsables de la campagne de 2012 et dirigeants de la société Bygmalion : au total, quatorze personnes sont jugées pour cette affaire de fausses factures, dont l’ancien chef de l’Etat Nicolas Sarkozy, qui encourt une peine d’un an de prison.
  • Au cours des premières journées d’audiences, le tribunal a acquis la certitude qu’un système de fausses factures avait bien été mis en place. Reste à savoir qui en a eu l’idée et qui en était informé.

Au tribunal judiciaire de Paris,

Impossible de savoir si Caroline Viguier, la présidente de la 11e chambre du tribunal de Paris, est du genre à voir le verre à moitié plein ou plutôt à moitié vide. Impossible donc de savoir ce qu’elle a exactement pensé de l’interrogatoire de Jérôme Lavrilleux. Deux semaines après le début du procès de l’affaire dite « Bygmalion », il a été, jeudi, le premier responsable de l’UMP à reconnaître, sans tortiller, la mise en place d’un système de fausses factures lors de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2012. Mais il s’est montré beaucoup plus confus quand il a fallu désigner précisément les instigateurs de la manœuvre frauduleuse.

« Je ne veux pas briser un fantasme, mais tout cela s’est passé au fil de l’eau. De façon empirique… », attaque-t-il quand on lui demande de revenir sur la magouille. Avant de s’arrêter un instant pour mieux choisir ses mots. Et de lâcher finalement : « Inorganisation totale… » Ainsi, à l’en croire, la mise en place du système de fausses factures n’aurait pas été « planifiée » mais se serait imposée au fur et à mesure de l’explosion des dépenses de campagne du président-candidat Sarkozy.

« Les décisions se prennent à l’Élysée… »

Âme damnée de la droite, le Picard de 51 ans sait bien qu’il restera à jamais celui qui a avoué, en pleurs sur le plateau de BFM TV, un « dérapage ». Pas vraiment contrôlé… Un « dérapage » de plus de 20 millions d’euros, dissimulé grâce à un système de fausses factures permettant à Nicolas Sarkozy de rester dans les clous fixés par la loi… Et aujourd’hui, en dépit de sa nouvelle vie de gestionnaire d'un gîte campagnard dans le Périgord, Jérôme Lavrilleux sait aussi qu’il est toujours vu comme le « lieutenant » de Jean-François Copé, dont il dirigeait le cabinet à l’époque des faits.

La politique passe. Mais les courants perdurent. Personne n’est donc vraiment surpris qu’il désigne plutôt Nicolas Sarkozy comme responsable du montage frauduleux. Pas directement. Mais pas très subtilement non plus. « Qui ? Cela fait sept ans qu’on me pose cette question, s’emporte-t-il ainsi à la barre. Mais les décisions se prennent à l’Élysée. » Citant une liste de proches de l’ancien président, il conclut : « Ce n’est pas moi qui définis la stratégie de campagne… »

Filmer la foule pour la montrer… à la foule

Et c’est justement de la « stratégie » que vient tout le problème, selon lui. Alors que les comptes s’orientaient déjà clairement vers le rouge au mois de mars, on lui aurait alors demandé de passer à la vitesse supérieure sur les meetings. Au point d’en organiser jusqu’à un par jour ! « A chaque meeting, le candidat gagnait 0,5 point dans [les sondages de] Paris-Match. Et on est parti en sucette… »

Et de citer les rassemblements où il fallait « filmer la foule pour diffuser sur écran géant des images à cette même foule ». Et même de critiquer la lettre de 24 pages du candidat, bien trop volumineuse pour être pliée et glissée dans les boîtes aux lettres. « Elles ont pourri dans les cartons », balance-t-il à ce sujet. En résumé : « Cette campagne, c’était une dinguerie… Peu importe ce que cela coûtait, l’important c’était de gagner... » Sauf que Nicolas Sarkozy a perdu. Et que Jérôme Lavrilleux a l’impression aujourd’hui d’être la cible préférée d’un terrain de ball-trap.

Assis de part et d’autre de lui dans le prétoire, les autres prévenus du dossier auraient d’ailleurs bien du mal à lui donner tort, tant ils savent que leurs sorts sont désormais liés. Et que les faits qui les ont amenés devant le tribunal sont désormais caractérisés. A ceci près que personne ne semble savoir qui a véritablement eu l’idée de mettre en place le système. L’audition comme témoin de Jean-François Copé, prévue mercredi 9 juin, pourrait permettre d’en savoir davantage. A moins qu’il faille attendre l’interrogatoire de Nicolas Sarkozy la semaine du 14 ?

Caroline Viguier doit déjà y penser et fourbir ses armes. Elle a jusqu’au 22 pour tenter d’y voir clair. Elle mettra ensuite sa décision en délibéré. Il faudra donc patienter encore un peu pour découvrir ce qu’elle a vraiment pensé de l’audition de Jérôme Lavrilleux.

Suivez en direct ce procès sur le compte Twitter de notre journaliste : @vvantighem