Affaire Bygmalion : Eric Césari, « l’œil de Sarkozy », affirme toujours qu’il n’a rien vu

PROCES Nicolas Sarkozy et treize prévenus sont jugés jusqu’au 22 juin pour une vaste escroquerie liée aux comptes de campagne de l’élection présidentielle de 2012

Vincent Vantighem

— 

Jean-François Copé, Jérôme Lavrilleux et Nicolas Sarkozy à Paris le 8 juillet 2013.
Jean-François Copé, Jérôme Lavrilleux et Nicolas Sarkozy à Paris le 8 juillet 2013. — Jacques Brinon/AP/SIPA
  • Ajourné en raison du coronavirus en mars, le procès de l’affaire dite « Bygmalion » a repris le 20 mai devant la 11e chambre du tribunal judiciaire de Paris.
  • Anciens cadres de l’UMP, responsables de la campagne de 2012 et dirigeants de la société Bygmalion : au total, quatorze personnes sont jugées pour cette affaire de fausses factures, dont l’ancien chef de l’Etat Nicolas Sarkozy, qui encourt une peine d’un an de prison.
  • Au cours des premières journées d’audiences, le tribunal a acquis la certitude qu’un système de fausses factures avait bien été mis en place. Reste à savoir qui en a eu l’idée et qui en était informé…

Au tribunal judiciaire de Paris,

L’article de M, le magazine du Monde date du 7 décembre 2012. Il s’agit d’un portrait au titre lapidaire : « Eric Césari, l’œil de Moscou à l’UMP ». L’œil de Sarkozy, pour être précis… La légende raconte que lorsqu’il était directeur général de l’UMP, il était convoqué tous les deux jours à l’Élysée pour faire un rapport sur la vie du parti. Un rapport sur Jean-François Copé, pour être précis, là aussi…

Quand, ce mercredi après-midi, le tribunal judiciaire de Paris lui rappelle l’anecdote, Eric Césari lève les bras au ciel. « Mais c’est un fantasme ! Je suis Corse, j’ai travaillé au ministère de l’Intérieur, avec [Charles] Pasqua, avec [Nicolas] Sarkozy, dans les Hauts-de-Seine… D’accord, cela fait beaucoup… Mais avec la presse, on est dans le spectacle ! »

Eric Césari, le 17 mars 2021 au tribunal judiciaire de Paris.
Eric Césari, le 17 mars 2021 au tribunal judiciaire de Paris. - Martin Bureau

« Je suis passé à cette réunion par hasard »

Impossible de savoir si Caroline Viguier, la présidente de la 11e chambre du tribunal, aime les spectacles. Mais une chose est sûre, elle ne fonde pas son travail que sur la presse. Plutôt sur l’épais dossier de l’affaire Bygmalion, qu’elle connaît par cœur. Et qui lui sert de cartouchière à l’heure d’interroger les prévenus, depuis le début du procès… La voilà donc qui en sort une première balle. De type « explosive ». Il s’agit de la déclaration d’une employée de l’UMP. « Eric Césari était au courant des moindres faits et gestes au sein de l’UMP », indique celle-ci.

A la barre, le prévenu âgé de 61 ans s’agite immédiatement dans son costume gris anthracite. « Mais bien sûr que non ! Il aurait fallu que je sois au milieu de tout ! » C’est même justement l’inverse qu’il défend depuis toujours : « l’œil de Sarkozy » affirme n’avoir rien vu. Rien vu du système de fausses factures mis en place pour dissimuler l’explosion des comptes de campagne du « président candidat » à l’élection présidentielle de 2012. Et lui permettre ainsi de rester dans les clous fixés par la loi.

Rien entendu non plus. Même pas le 13 mars 2012, lorsque le sujet a été abordé lors d’une réunion au sein du parti. « Ce jour-là, je suis passé par hasard à cette réunion mais je n’étais au courant de rien. » Implacable, la présidente lui ordonne alors de se décaler de la barre. Et elle invite Guillaume Lambert, directeur de la campagne présidentielle en 2012. Las, celui-ci s’avance et se contente d’une phrase : « Non, il n’était pas là par hasard… »

Un stock de parapheurs à signer…

Balle neuve. Caroline Viguier sort une nouvelle déclaration. Celle-ci émane d’un comptable. « Tout passait par lui », dit-il en parlant d’Eric Césari. Qui, à cette évocation, s’agite à nouveau. « Mais non… Celui-là, il a la mémoire qui flanche ! », répond-il… Le problème, c’est que si les paroles s’envolent et que « la mémoire flanche », les écrits, eux, restent. Et ils sont nombreux à peupler ce dossier judiciaire. Et surtout, ils sont nombreux à porter la griffe du prévenu… Pour Caroline Viguier, c’est de l’artillerie lourde.

Car, en sa qualité de directeur général, émargeant à l’époque à 12.575 euros, Eric Césari a signé et paraphé quasiment toutes les fausses factures qui ont servi à monter le dispositif financier. « Bon pour accord », indique-t-il même sur certains « engagements de dépenses ». Ici, une note à 1.198.553,46 euros. Là, une facture à 2.181.519,98 euros. On le sait désormais : la manœuvre visait à camoufler plus de 20 millions d’euros de dépenses… Mais là encore, « l’œil de Sarkozy » affirme n’avoir rien vu. « J’avais un stock de parapheurs sur mon bureau (…) Je n’ai pas vraiment le sentiment d’avoir donné un bon pour accord, d’ailleurs… »

« Des employés qui sont là pour obéir »

Dix ans après les faits, et alors qu’il a obtenu 159.000 euros aux prud’hommes après son licenciement par l’UMP, le parquet se demande bien pourquoi Eric Césari n’en dit pas davantage. Et continue à défendre l’indéfendable. La procureure adjointe, Vanessa Pérrée, pose la question. « J’essaye seulement d’expliquer au tribunal ce qu’est un parti avec un pouvoir politique qui s’exerce pleinement et des employés qui sont là pour obéir… », répond-il. Et d’ailleurs, il n’est là que pour « défendre la vérité. » Pas pour « porter un jugement » sur quiconque.

Car, en dépit de toute cette affaire, Eric Césari a conservé sa carte dans ce parti qui s’appelle aujourd’hui Les Républicains. Mais il a connu le RPR et l’UMP. Il la possède depuis qu’il a 19 ans, cette carte. D’ailleurs aujourd’hui, il est toujours le 14e adjoint au maire de Courbevoie, et même secrétaire départemental adjoint de la fédération des Hauts-de-Seine.

Le tribunal n’écoute plus vraiment. Il sait qu’il faut se concentrer sur la seule question qui vaille : qui, à l’époque des faits, exerçait donc ce fameux « pouvoir politique » dont il parle. Est-ce Nicolas Sarkozy , qui voulait prolonger d’un bail à l’Elysée ? Ou Jean-François Copé, qui dirigeait le parti en attendant son tour ? Jeudi, c’est justement son lieutenant d’alors, Jérôme Lavrilleux, qui doit se présenter à la barre. Nul doute que la présidente Viguier aura fait le plein de munitions.

Suivez en direct ce procès sur le compte Twitter de notre journaliste : @vvantighem