Affaire Bygmalion : « Mais qui ? C’était le rôle de qui, de vérifier les factures ? »

PROCES Nicolas Sarkozy et 13  personnes sont jugés, jusqu'au 22 juin, pour une vaste escroquerie liée aux comptes de campagne de l'élection présidentielle de 2012

Vincent Vantighem

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Le site de la société événementielle Bygmalion
Le site de la société événementielle Bygmalion — JOEL SAGET / AFP
  • Ajourné en raison du coronavirus en mars, le procès de l’affaire dite « Bygmalion » a repris le 20 mai devant la 11e chambre du tribunal judiciaire de Paris.
  • Anciens cadres de l’UMP, responsables de la campagne de 2012 et dirigeants de la société Bygmalion : au total, quatorze personnes vont être jugées pour cette affaire de fausses factures, dont l’ancien chef de l’Etat Nicolas Sarkozy, qui encourt une peine d'un an de prison.
  • Au cours des audiences des derniers jours, le tribunal a acquis la certitude que les dirigeants de l’entreprise sous-traitante avaient mis en place un système frauduleux sur ordre de l'UMP.

Au tribunal judiciaire de Paris,

Il était un peu plus de 15 heures quand Caroline Viguier a laissé parler son agacement. « Mais qui ? C’était le rôle de qui ? C’était le rôle de qui, de vérifier les comptes ? C’était le rôle de qui, de vérifier les factures ? » En enchaînant les questions, la présidente de la 11e chambre du tribunal judiciaire de Paris a fini par dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas depuis l’ouverture du procès de l’affaire « Bygmalion », le 20 mai dernier. « A chaque fois quelqu’un vient à la barre, ce n’est pas lui ! Ce n’est pas de sa faute ! »

En l’occurrence, ce n’était pas celle de Pierre Chassat. Debout face à elle depuis plus d’une heure, l’ancien directeur de la communication de l’UMP passe le plus clair de son temps à regarder le sol. Sans doute parce que s’il lève la tête, il ne peut pas faire autrement que de voir l’écran géant sur lequel sont projetés les éléments de preuves. Les « engagements de dépenses », en l’occurrence.

Comme celui du 26 avril 2012. D’un montant de 5.389.784,76 euros, très exactement. Ou celui du début d’année 2012. 2.999.199,66 euros pour celui-là. Tous deux signés de la main de Pierre Chassat en sa qualité de « demandeur ». « Oui, je signe en toute bonne foi. Sauf que je ne suis pas vraiment le demandeur, s’embourbe-t-il à la barre. Ce sont des factures globales. On se dit que c’est plus simple pour la comptabilité… »

« J’ai signé en toute bonne foi »

A l’époque, c’était peut-être « plus simple ». Mais c’était surtout illégal, selon le juge Serge Tournaire, qui a décidé de renvoyer Nicolas Sarkozy et treize autres personnes devant le tribunal. Car les montants figurant sur les « engagements » correspondent en réalité aux coûts des meetings de campagne. Mais s’ils portent la griffe de Pierre Chassat, c’est parce qu’ils ont été supportés par l’UMP pour permettre au « président candidat » de rester sous le plafond de dépenses, fixé à 22,5 millions par la loi.

« Vous saviez qu’il y avait un plafond ? », interroge d’ailleurs Caroline Viguier. « J’avais une idée, oui…, reconnaît le prévenu. Mais j’ai signé en toute bonne foi. » Face à cette réponse, la présidente sort alors ce qui est en passe de devenir son « gimmick » : « C’est tout de même curieux… »

Une convention bidon sur le droit et la justice…

Commencé il y a maintenant deux semaines, le procès a très rapidement permis de démontrer que Nicolas Sarkozy avait bénéficié d’un coup de pouce de 20 millions d’euros payés par l’UMP pour tenter de rester à l’Elysée. Mais personne ne sait qui a eu l’idée du système de fausses factures permettant la manœuvre. Personne ne sait qui l’a mis en place. Mais tout le monde a signé.

Pour que la supercherie fonctionne, l’UMP avait eu l’idée de monter des « conventions » bidon, dont l’intitulé ne servait qu’à figurer sur les fausses factures. Ici, une réunion sur « la pêche ». Là, une autre sur « le droit et la justice ». La procureure adjointe, Vanessa Pérrée, le sait bien. Et elle ne peut s’empêcher de titiller à son tour le prévenu.

« A la base, trois conventions étaient prévues. Et finalement, il y en a eu 59 fictives. Vous ne vous dites pas qu’il y a un sujet ? » « Non, aucun… », répond Pierre Chassat, qui n’a rien à dire non plus sur le coût de ces prétendues conventions : 300.000 euros chacune. Et voilà Vanessa Pérrée qui projette des photos des habituelles réunions avec Jean-François Copé sur une estrade devant un parterre d’une vingtaine d’élus. Comme si personne n’allait remarquer que ce genre de rassemblement pouvait difficilement coûter 300.000 euros…

Jérôme Lavrilleux et « l’œil de Sarko » à la barre

Comme tous les jours depuis le début du procès, le nom de Jean-François Copé a évidemment été évoqué. Tout comme celui de Nicolas Sarkozy. Réduisant peu à peu les cercles concentriques de son raisonnement, la présidente Caroline Viguier avance pour tenter de démêler le vrai du faux. Et comprendre enfin si ce fameux système a été soufflé par Jean-François Copé, très proche des dirigeants de Bygmalion. Ou par l’ancien chef de l’État, qui encourt un an de prison pour en avoir « bénéficié » lui-même.

Les premiers éléments de réponse sont attendus à la barre. Jeudi, Jérôme Lavrilleux, le plus proche collaborateur de Jean-François Copé, doit être entendu. Et il a déjà prévenu qu’il allait tout balancer. Avant lui, c’est Eric Cesari qui doit passer sur le gril. Son surnom à l’époque des faits ? « L’œil de Sarko. » La guerre intestine de la droite va pouvoir reprendre…

Suivez en direct ce procès sur le compte Twitter de notre journaliste : @vvantighem