Affaire Tapie : Au procès en appel, les liens intrigants de l’homme d’affaires, son avocat et un ancien magistrat

COMPTE-RENDU Après des années de procédure, un arbitrage privé, censé solder le litige, avait octroyé en 2008 quelque 403 millions d’euros à Bernard Tapie

20 Minutes avec AFP

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Bernard Tapie est jugé en appel pour une affaire d'escroquerie.
Bernard Tapie est jugé en appel pour une affaire d'escroquerie. — AFP

Ils sont au cœur des soupçons d’escroquerie. Mardi, au procès en appel de l’arbitrage controversé de 2008, les magistrats se sont penchés sur les liens entre Bernard Tapie, son avocat Maurice Lantourne et l’ancien magistrat Pierre Estoup.

Le premier est affaibli par un cancer, le troisième absent depuis le début du procès pour raisons médicales, c’est donc l’avocat qui se retrouve sur la sellette depuis trois demi-journées d’audiences tendues.

Un conflit vieux de trente ans

Debout à la barre, Me Lantourne se lance régulièrement dans de longs développements sur un dossier qu’il connaît par cœur depuis plus de vingt-cinq ans : celui du conflit entre Bernard Tapie et le Crédit Lyonnais, autour de la revente d’Adidas dans les années 1990.

Après des années de procédure, un arbitrage privé, censé solder le litige, avait octroyé en 2008 quelque 403 millions d’euros à l’homme d’affaires – une sentence depuis annulée au civil pour « fraude » et que les six prévenus sont soupçonnés d’avoir pipée.

Le tribunal arbitral était alors composé de trois hommes, dont Pierre Estoup, préalablement acquis, selon l’accusation, à la cause de l’ex-patron de l’Olympique de Marseille.

Scepticisme de la présidente

La présidente Sophie Clément égrène une série de dates : sur l’agenda 2006 de Pierre Estoup, au 30 juin, est noté « Tapie ». Le lendemain, un collaborateur de Me Lantourne rédige une note argumentée en faveur d’un arbitrage. Quatre jours plus tard, un courrier mentionne l’envoi au magistrat retraité de « nombreuses pièces du dossier Tapie ».

« On lui a adressé des documents dans le cadre d’un pré-contact, pour savoir si, éventuellement, il pourrait être arbitre », répond à la barre Me Lantourne, qui réfute toute proximité coupable avec Pierre Estoup. Pourtant, « on est en septembre 2006 », soit « un an » avant que la procédure d’arbitrage soit même décidée, relève, sceptique, la présidente.

« Il y avait déjà une volonté convergente » pour suivre cette voie, assure le prévenu, qui fait face à un feu roulant de questions avant de s’emporter contre l’enquête : « Les éléments à décharge, ils ne les ont pas cherchés ! »

Les investigations ont montré que Pierre Estoup et Me Lantourne avaient participé à d’autres arbitrages communs avant celui-ci et qu’ils avaient eu de nombreux échanges professionnels. Autant d’affaires qui n’ont « rien à voir », se défend l’avocat.

Dédicace

En première instance, les six prévenus – dont le patron d’Orange Stéphane Richard, alors directeur de cabinet de la ministre de l’Economie Christine Lagarde – ont été relaxés. Le parquet a fait appel.

Ce deuxième procès, qui a débuté en octobre, a rapidement été renvoyé du fait de l’état de santé de Bernard Tapie, malade à 78 ans d’un cancer. Depuis la reprise des débats le 10 mai, il est présent « contre l’avis de ses médecins » et de son avocat, a déclaré ce dernier. Mardi, il est invité à s’exprimer depuis sa place assise mais secoue la tête, se lève et s’approche de la barre : « Ça me fait plaisir de vous voir de près ».

« Ça fait maintenant deux jours qu’on cuisine M. Lantourne pour savoir la réalité des relations entre eux », dit-il dans un mince filet de voix. Mais le Crédit Lyonnais « a choisi comme arbitre Jean-Denis Bredin », avocat dont le cabinet avait travaillé pour la banque, assure Bernard Tapie. « Là, ça vous paraît normal ? »

« J’ai assisté à une réunion avec les trois arbitres, c’était une caricature ». Pierre Estoup, soupçonné d’avoir joué un rôle majeur dans la décision, « n’a pas pu poser une question, c’est vous dire à quel point il était loin d’être le leader », ironise-t-il.

Puis il revient sur une dédicace de son livre Librement, dans laquelle il témoignait en 1998 à Pierre Estoup – orthographié « Estoupe » – de son « infinie reconnaissance ».

Un texte écrit à distance, pour le remercier d’avoir enquêté sur sa « moralité » au moment où il voulait se relancer dans les affaires à sa sortie de prison, mais sans qu’ils se connaissent personnellement, jure Bernard Tapie.

« Voilà la seule fois où j’ai eu indirectement une relation avec Estoup. Pour vous dire à quel point : le bouquin dédicacé, il ne l’avait même pas ouvert ! » Le procès doit s’achever le 14 juin au plus tard.