Emmanuel Macron accusé de surfer sur l’émotion suscitée par le meurtre antisémite de Sarah Halimi

POLEMIQUE POLITICIENNE Dans une interview au « Figaro », le chef de l’État a demandé de changer « au plus vite » la loi sur l’irresponsabilité pénale après l’émotion suscitée par l’affaire Halimi

V. V.

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Paris, le 15 janvier 2018. Emmanuel Macron lors de l'audience solennelle de rentrée de la Cour de cassation.
Paris, le 15 janvier 2018. Emmanuel Macron lors de l'audience solennelle de rentrée de la Cour de cassation. — Francois Mori / POOL / AFP
  • Mercredi dernier, la Cour de cassation a confirmé que le meurtrier de Sarah Halimi devait être considéré comme « pénalement irresponsable » et ne devait donc pas être jugé.
  • Une partie de l’opinion ne comprend pas cette décision et se demande si la grosse consommation volontaire de cannabis du meurtrier n’est pas justement à l’origine du meurtre.
  • Emmanuel Macron, lui-même, se pose cette question dans une interview au Figaro et a demandé que la loi change « au plus vite ».

La raison d’un côté. L’émotion de l’autre. Et au milieu, Emmanuel Macron. Depuis dimanche soir et la publication de son interview dans les colonnes du Figaro, le président de la République est accusé de surfer sur l’émotion suscitée par le meurtre antisémite de Sarah Halimi pour satisfaire une frange de son électorat.

A un an de l’élection présidentielle, le chef de l’État a indiqué qu’il souhaitait « au plus vite » un changement de la loi sur l’irresponsabilité pénale après la décision controversée rendue par la Cour de cassation dans l’affaire Halimi. Mercredi dernier, la plus haute juridiction a confirmé que l’auteur du meurtre, Kobili Traoré, devait être considéré comme pénalement irresponsable et ne devait pas être jugé, son discernement étant aboli lorsqu’il est passé à l’acte, un soir d’avril 2017.

Depuis, la décision suscite l’incompréhension d’une partie de l’opinion publique. Âgé de 27 ans lors des faits, Kobili Traoré avait roué de coups sa voisine, Sarah Halimi, avant de la balancer par-dessus la rambarde du balcon de son appartement parisien. Ce faisant, il avait proféré des insultes antisémites, hurlant notamment avoir tué « un démon », « un sheitan ».

La question du cannabis en toile de fond

Les sept psychiatres qui l’ont examiné ont jugé unanimement que le jeune homme avait agi sous le coup d’une « bouffée délirante ». Si un expert a estimé que son discernement n’était « qu’altéré », tous les autres ont jugé qu’il était « aboli » et qu’il n’était donc pas accessible à une sanction pénale. Problème : Kobili Traoré était un gros consommateur de cannabis. Fumeur d’une quinzaine de joints par jour depuis plus de dix ans.

Et aujourd’hui, une partie de l’opinion se demande si sa consommation de stupéfiants n’est pas justement à l’origine de sa « bouffée délirante ». Si son addiction n’est pas justement ce qui l’a conduit à tuer. Emmanuel Macron, lui aussi, s’interroge. « Décider de prendre des stupéfiants et devenir alors "comme fou" ne devrait pas à mes yeux supprimer votre responsabilité pénale », a-t-il en effet indiqué au Figaro.

« C’est très simple : on ne juge pas les fous »

Une petite phrase qui ne passe pas dans le Landerneau judiciaire. « C’est typiquement le moment où on a besoin d’une parole publique qui apaise et non pas d’une parole qui surfe sur l’émotion », tacle Katia Dubreuil, présidente du Syndicat de la magistrature, pour qui l’affaire rappelle « la politique des coups de menton » portée par Nicolas Sarkozy sur le même sujet il y a 14 ans, lors du double-meurtre commis par un déséquilibré à Pau (Pyrénées-Atlantiques).

« C’est scandaleux, renchérit Céline Parisot, à la tête de l’Union syndicale des magistrats. Il s’empare de ce sujet pour en faire un dossier politique. Alors qu’en droit, c’est très simple : on ne juge pas les fous ! »

Un rapport sur le sujet commandé… il y a plus d’un an

Dans un communiqué accompagnant sa décision, la Cour de cassation a en effet expliqué que la jurisprudence en la matière était constante et qu’il n’était pas possible de « distinguer l’origine du trouble mental qui a fait perdre [à l’auteur des faits] la conscience de ses actes »…

Reste à savoir s’il faut donc changer la loi actuelle, comme le réclame Emmanuel Macron. Si la question est sensible, elle ne date pas d’hier. Il y a un peu plus d’un an, alertée justement par l’affaire Halimi, Nicole Belloubet, l’ancienne ministre de la Justice, avait réclamé un rapport sur ce point aux avocats et ex-députés Dominique Raimbourg et Philippe Houillon.

« Le président de la République ne savait peut-être pas qu’on planchait dessus, sourit aujourd’hui Philippe Houillon. En vérité, le rapport aurait même déjà dû être publié sauf qu’il a été retardé en raison du coronavirus. Mais les conclusions seront connues d’ici à la fin du mois d’avril… » Elles seront remises à Eric Dupond-Moretti, l’actuel garde des sceaux. A qui le président de la République a d’ores et déjà réclamé de légiférer.