Rennes : L’Etat français a-t-il commis une faute lourde en ne protégeant pas une enfant victime de viols répétés ?

PROTECTION DE l’ENFANCE Malgré plusieurs signalements émis par sa tante, des enseignants et du personnel hospitalier, la petite Karine avait été maintenue au domicile familial

Camille Allain

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Karine Jambu (ici avec sa tante Laurence Brunet-Jambu) a porté plainte contre l'Etat pour faute lourde, estimant que la France ne l'a pas protégée lorsqu'elle était victime de viols répétés pendant son enfance.
Karine Jambu (ici avec sa tante Laurence Brunet-Jambu) a porté plainte contre l'Etat pour faute lourde, estimant que la France ne l'a pas protégée lorsqu'elle était victime de viols répétés pendant son enfance. — C. Allain / 20 Minutes
  • Victime de viols répétés alors qu’elle était enfant, Karine Jambu attaque l’Etat pour faute lourde et lui reproche de ne pas l’avoir protégée.
  • Les faits s’étaient déroulés au domicile familial de Rennes, sous les yeux de ses parents, pourtant jamais condamnés pour complicité.
  • Aujourd’hui âgée de 23 ans, la jeune femme espère obtenir réparation pour « protéger les autres enfants » victimes de violences sexuelles. Ce serait une première en France.

EDIT du 14 avril 2021. Le délibéré ne sera pas rendu le 14 avril mais à une date ultérieure. La justice a demandé un délai pour statuer et rendra sa décision le 18 mai.

Elle ne le cache pas. « Je suis très stressée. Karine aussi. Pour elle, cette audience est presque aussi importante que le procès aux assises ». Laurence Brunet-Jambu appréhende la décision de la cour d’appel de Paris qui doit rendre son délibéré ce mercredi concernant le combat de sa vie. Un combat qu’elle a mené pour protéger sa nièce Karine, violée pendant des années au domicile de ses parents par un « ami » de la famille. Une jeune femme longtemps brisée qu’elle a choisi d’adopter et qui attend désormais que l’Etat soit condamné pour ses manquements. Et ils sont nombreux. « Plus d’une dizaine de signalements », comme l’explique son avocat Me Grégory Thuan.

En février lors de l’audience, ni Karine ni sa tante n’avaient pu évoquer le calvaire vécu pendant son enfance. Seul leur avocat avait tenté de faire entendre la voix de ces victimes. De 2002 à 2005, la fillette alors âgée de 4 ans avait été violée à de multiples reprises par Roland Blaudy, un homme hébergé par ses parents dans leur appartement du centre-ville de Rennes. Le couple n’avait jamais protégé sa fille des agissements de cet homme, condamné en 2019 à trente ans de prison par la cour d’assises d’Ille-et-Vilaine. La mère et le père avaient été condamnés pour « subornation de témoin » mais pas pour complicité, ce que leur fille regrette amèrement. « Karine y pense beaucoup. Cette audience, c’est une manière de reconnaître une culpabilité qui n’a pas été reconnue pour ses parents », explique sa tante.

Sa mère déjà condamnée pour avoir poignardé son bébé

En première instance, le tribunal avait reconnu le « déni de justice » de l’Etat, en raison du délai « anormalement long » quand le parquet de Rennes avait mis un an à confier le dossier de Karine à un juge d’instruction. Les membres du parquet de l’époque ne sont pourtant pas les seuls responsables de cette faillite collective qui a coûté l’enfance à une petite fille que ses parents « n’ont jamais aimée ». D’après tous les connaisseurs du dossier, Karine aurait dû être placée « dès sa naissance ». La faute lourde n’avait pas été prononcée au motif de « faits prescrits », ce que les victimes contestent.

Sa mère Anne-Marie avait déjà été condamnée par le passé pour avoir tué son bébé de 180 coups de couteau. Le médecin de famille avait pourtant produit de faux certificats médicaux niant les retards de développement de la fillette. Le juge pour enfants n’avait pas été plus efficace, ni certains policiers chargés de recueillir les multiples plaintes de la famille. Le personnel de l’hôpital, des enseignants, des proches qui côtoyaient Karine avaient pourtant multiplié les signalements. En vain.

Dans un livre paru en 2018 et intitulé SignalementS, Laurence Brunet-Jambu avait étrillé la protection de l’enfance et la justice, regrettant qu’ils ne « protègent pas les victimes des pédophiles ». Ce mercredi, la cour d’appel de Paris pourrait être la première en France à condamner l’Etat pour faute lourde dans un dossier de protection de l’enfance.

L’an dernier, la Cour européenne des droits de l’homme avait reconnu la culpabilité de l’Etat français dans la mort de la petite Marina Sabatier, dont le corps sans vie avait été retrouvé en 2009 près du Mans. Karine, aujourd'hui âgée de 23 ans, et sa tante espèrent ne pas aller jusque-là et «font confiance à la justice française». « Des dysfonctionnements, ils en existent toujours. Des Karine, il y en a encore et on laisse passer trop de choses. Il faut que ça change ». Une condamnation historique pourrait y contribuer. Le délibéré est attendu dans la journée.