Mort de Rémi Fraisse : « Vous vous rendez compte qu’il y a un mort et même pas de procès ? », déplore son père

INTERVIEW Ce mardi, la Cour de cassation confirmera ou pas le non-lieu prononcé en faveur du gendarme qui, le 26 octobre 2014, avait touché mortellement avec une grenade Rémi Fraisse, naturaliste de 21 ans. Son père, Jean-Pierre, a accordé un entretien à « 20 Minutes » à la veille de cette décision capitale pour la tenue d’un procès

Propos recueillis par Béatrice Colin
— 
Jean-Pierre Fraisse, lors d'une mobilisation en hommage à son fils Rémi, sur la commune de Plaisance-du-Touch où il réside.
Jean-Pierre Fraisse, lors d'une mobilisation en hommage à son fils Rémi, sur la commune de Plaisance-du-Touch où il réside. — SCHEIBER/SIPA
  • Le 26 octobre 2014, alors que des échauffourées ont lieu entre les opposants au barrage de Sivens (Tarn) et la gendarmerie, Rémi Fraisse est touché mortellement par une grenade offensive tirée par un militaire.
  • L’auteur du tir a bénéficié d’un non-lieu, confirmé en appel. La Cour de cassation doit se prononcer ce mardi sur ce non-lieu et sur la tenue d’un éventuel procès.
  • Depuis six ans, la famille de Rémi Fraisse se bat pour qu’un procès se tienne, afin de pouvoir pointer les chaînes de responsabilité dans cette affaire, devenue un symbole des violences policières.

EDIT du mardi 23 mars 2021 : La Cour de cassation a confirmé le non-lieu en faveur du gendarme. Il n'y aura donc pas de procès. La famille a dénoncé un un « déni de l’Etat français ».

Le 26 octobre 2014, Rémi Fraisse, botaniste de 21 ans, était tué par l’explosion d’une grenade offensive lancée par un gendarme, en marge d’une manifestation nocturne contre la construction du barrage de Sivens, dans le Tarn. Dans ce dossier, le militaire n’a jamais été mis en examen et a bénéficié d’un non-lieu en janvier 2018, confirmé deux ans plus tard par la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Toulouse.

Sa famille, qui ne s’est jamais résolue à voir le dossier se clore sans aucun responsable désigné, s’est pourvue devant la Cour de cassation, qui doit rendre sa décision ce mardi. A la veille de cette décision capitale, Jean-Pierre Fraisse, le père de Rémi, a répondu aux questions de 20 Minutes sur cette affaire, devenue un symbole des violences policières.

Dans quel état d’esprit êtes-vous avant la décision de la Cour de cassation ?

Ce qui est scandaleux, c’est qu’on soit encore, six ans après, suspendu à la Cour de cassation, alors que cela fait trois ans qu’il aurait dû y avoir un procès. La Cour de cassation va dire si le non-lieu est confirmé, reconfirmé, re-re-confirmé, dans un dossier où il y a mort d’homme, mort d’un enfant de 21 ans, avec une grenade reçue dans le dos.

On se retrouve avec un gendarme qui dit qu’il l’a envoyée en l’air, alors que les témoins disent que cela a été tiré en direct. Avec une juge d’instruction qui, au départ, n’interroge pas elle-même les gendarmes ; elle est allée sur le terrain deux jours après. Il n’y a pas de reconstitution, les gendarmes se contredisent… Et elle conclut à un non-lieu. Le procureur de la République de Toulouse confirme ce non-lieu. Puis nous le contestons, puis l’appel, là c’est la cinquième fois.

Le scandale, c’est qu’on en soit là aujourd’hui. Et comme il y a toutes les chances que ce soit reconfirmé, cela fera six fois que ce non-lieu est prononcé. C’est ça, la France, quand on a affaire à la police et surtout la gendarmerie. Ce sont des militaires, et il ne faut pas toucher aux militaires.

On a l’impression que vous n’avez plus du tout confiance en la justice française…

J’ai zéro confiance, bien sûr. Tout ce que j’ai vu… Vous m’auriez dit ça il y a six ans, je ne vous aurais pas cru. J’ai toujours su que la justice n’était pas indépendante en France, c’est un vieux serpent de mer. Mais à ce point ! Il y a trop de proximité avec le gouvernement, les seuls juges d’instruction qui font vraiment le boulot, ce sont des gens qui ont sacrifié leur carrière, qui ont été très courageux.

Pour vous, l’instruction n’a pas été poussée au bout pour protéger la hiérarchie ?

Bien sûr que toute la hiérarchie est impliquée, on ne s’est jamais fait d’illusions. Malheureusement, dans ces affaires, c’est le dernier sbire qui prend, c’est-à-dire celui qui a lancé la grenade. Même s’il avait des ordres, ce qu’on ne peut pas prouver. Ils veulent couvrir la gendarmerie en règle générale.

Dans le cadre du maintien de l’ordre, les gendarmes relèvent de la justice militaire. Vous avez essayé de mettre fin à cette « justice d’exception » pour que toutes les victimes aient le droit au même principe d’égalité. Vous êtes-vous senti floué lorsque le Conseil constitutionnel n’a pas donné suite à votre demande ?

Oui, mais je ne suis pas sûr que si cela avait été un CRS ou un policier, ça n’aurait pas été la même chose. Vous vous rendez compte qu’il y a un mort et même pas de procès ? Ce n’est pas pour faire condamner quelqu’un, mais pour faire éclater la vérité. Dans un procès, on fait appel aux témoins, les avocats peuvent questionner, mais ils ne veulent pas que les contradictions apparaissent.

Aujourd’hui, pensez-vous connaître la vérité ?

On sait que le gendarme a tiré à 10 m. Selon l’instruction, les témoins disent que les gendarmes sont sortis de la zone à défendre à plusieurs reprises. Et certains d’entre eux se contredisent. Quant à la vérité sur la responsabilité de la chaîne de commandement, on ne la connaîtra jamais. C’est sûr qu’il y avait des ordres, certainement donnés en direct par le ministère, voire par le cabinet du Premier ministre. Sivens avait trop duré, et il fallait faire un exemple.

Vos espoirs d’un procès public pourraient être anéantis, même s’il reste, en dernier recours, la Cour européenne des droits de l’Homme…

On ira à la CEDH. Selon nos avocats, le dossier est tellement évident que la France sera condamnée. Mais là c’est la France, qui s’en soucie ? Il n’y aura personne de condamné nominativement, même si on n’en veut pas spécialement au gendarme, mais à la hiérarchie.

Pourtant, un gendarme qui avait blessé une jeune femme en lançant une grenade dans une caravane à Sivens a écopé, lui, d’une peine de prison avec sursis…

Il a été condamné à une peine très légère. Il avait lancé la grenade dans la caravane, c’est interdit et marqué partout. Il ne pouvait pas dire qu’il ne l’avait pas fait, et en plus il y avait une vidéo. Quand vous arrivez avec ça au tribunal, il ne pouvait pas ne pas être condamné.

Mais nous, c’était de nuit. Les gendarmes disent qu’il n’y a pas de vidéo, donc circulez, il n’y a rien à voir. Pour les « gilets jaunes », ça a toujours été ça : si vous n’avez pas une vidéo sous les yeux, les juges ne vont pas plus loin.

Ce combat, vous avez indiqué que vous ne le meniez pas uniquement pour votre fils, mais aussi contre la doctrine de maintien de l’ordre, très contestée ces dernières années…

La répression a toujours été assez violente, il ne faut pas idéaliser la police des années 1970. Mais ils n’avaient pas tout à fait le même armement. Aujourd’hui, ce sont des militaires équipés. Quand Malik Oussekine a été tué [en décembre 1986 à Paris], il y a eu une émotion, même au niveau du gouvernement, et on a interdit les brigades motorisées. Dès que Sarkozy est arrivé, ça a été le tout répressif, on a supprimé la police de proximité. Et cela a été des armements supplémentaires, des flashballs plus précis, des grenades… Il n’y a pas de limite au budget pour acheter des armes à la police et à la gendarmerie aujourd’hui.

Le seul résultat du décès de mon fils c’est qu’ils ont suspendu l’usage de la grenade OF-F1, qui contient 70 grammes de TNT. C’est énorme, c’est la puissance des armes de guerre ! Les grenades qui arrachent des mains en contiennent 7 grammes, soit dix fois moins. D’ailleurs, quand la juge a demandé au gendarme pourquoi il avait lancé une grenade OF-F1 et pas une autre de type GLI-F4, il a répondu : « il n’y en avait pas dans le camion, j’ai pris ce qu’il y avait ». C’est dingue ! Et la juge de conclure qu’il y avait proportionnalité de la riposte à l’attaque. Vous rêvez quand vous lisez ça. Et on se dit que c’est un miracle qu’il n’y ait pas eu de mort avant.

En fin d’année dernière, l’État a été condamné, dans le dossier du barrage de Sivens, à indemniser des associations de défense de l’environnement. Les autorisations de défrichement de la zone, à l’origine des mobilisations, ont été jugées illégales. N’avez-vous pas le sentiment d’un énorme gâchis ?

L’énorme gâchis, ce sont aussi nos hommes politiques qui ne sont pas au niveau. J’en veux beaucoup au président du conseil départemental de l’époque [Thierry Carcenac]. C’est lui qui était à la manœuvre. Je voudrais le voir au tribunal.