Procès Ikea : « On n’était pas à l’apogée de la discrétion », affirme un ex-cadre de l'entreprise, soupçonnée d’espionner ses salariés

PROCES Deux anciens dirigeants d’Ikea France, de hauts cadres de l’entreprise mais également des policiers sont soupçonnés d’avoir mené des enquêtes sur des salariés de l’entreprise, de futures recrues ou des clients en procédure de litige

Caroline Politi
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Des drapeaux devant un magasin Ikea (illustration).
Des drapeaux devant un magasin Ikea (illustration). — M.LIBERT/20 MINUTES
  • Outre la firme d’ameublement, quinze personnes sont jugées à partir de ce lundi par le tribunal correctionnel, soupçonnées d’avoir participé à ce vaste réseau d’espionnage.
  • Les prévenus encourent jusqu’à cinq ans d’emprisonnement.

Au tribunal correctionnel à Versailles,

Les premières fois, Jean-François Paris s’est montré très prudent : il a fait envoyer les courriers à son domicile pour ne laisser aucune trace. Par la suite, il a privilégié le téléphone ou les rencontres discrètes. Car, reconnaît ce lundi à la barre du tribunal correctionnel de Versailles l’ancien « Monsieur sécurité » d’Ikea, il savait bien qu’il n’aurait jamais dû avoir accès a ces documents. Des enquêtes approfondies – antécédents judiciaires, situation familiale, problèmes financiers ou médicaux… – sur de potentielles recrues, des syndicalistes ou des salariés jugés trop vindicatifs. Parfois même sur des clients en litige avec le géant de l’aménagement. A l’instar des investigations menées en 2009 contre P. qui contestait un achat d’une valeur de 160 euros… et dont l’enquête sera facturée 150 euros.

Quinze personnes, dont deux anciens dirigeants d’Ikea France, comparaissent jusqu’au 2 avril pour « collecte et divulgation illicite de données personnelles », « violation du secret professionnel » ou encore « recel ». Ils sont soupçonnés d’avoir fait espionner de nombreux salariés en s’appuyant sur des entreprises de sécurité qui faisaient elles-mêmes appel à des policiers ou gendarmes peu portés sur la déontologie. Au premier jour de ce procès, l’ancien chef de département « gestion des risques » admet avoir envoyé des listes de personnes à « tester » tout en se doutant pertinemment, « à la façon dont les libellés étaient faits », qu’une partie des informations provenaient illégalement des fichiers de police ou de gendarmerie. A l’en croire, la pratique est ancienne, bien avant son arrivée en 1998, et profondément ancrée dans le management d’Ikea France. Si bien que beaucoup ne sont pas aussi précautionneux que lui. « Les factures étaient envoyées au siège, on n’était pas à l’apogée de la discrétion », insiste-t-il.

« On apportait les informations en travestissant l’origine »

A partir de 2002, ces enquêtes de « moralité » sont notamment confiées à Jean-Pierre Fourès, à la tête d’une entreprise de sécurité. Des dizaines d’échanges entre les deux hommes ont été exhumés, plus de 300 noms lui sont « envoyés » jusqu’en 2012, date à laquelle le scandale a éclaté. Droit comme un « i » dans son costume trois-pièces gris, le septuagénaire nie fermement les faits et jure ne jamais s’être laissé aller à la « facilité » de solliciter des policiers ou des gendarmes.

Ses recherches, raconte-t-il, il les menait en faisant preuve « d’ingéniosité », en interrogeant le cadastre, par exemple, ou en épluchant la presse quotidienne régionale et en fouillant Internet. « Mais pourquoi présentez-vous vos recherches sous la formulation du Stic ? », s’étonne la présidente. « C’est ce que demande le client », répond-il. Et de préciser : « On apportait les informations en travestissant l’origine ».

Des recherches menées depuis Mayotte

Si tous les faits avant 2009 sont prescrits, les enquêteurs ont néanmoins découvert que cette année-là, les noms de huit candidats pour des postes dans le magasin de Reims ont été entrés dans les fichiers de la gendarmerie depuis Mayotte… où est justement en poste l’un des amis de longue date de Jean-Pierre Fourès. Impossible, argue l’intéressé, les recherches ont eu lieu en août… période à laquelle il prend toujours ses vacances. Le militaire, lui, ne viendra jamais expliquer ces étranges recherches : après avoir été placé sous statut de témoin assisté, il n’a pas été renvoyé devant le tribunal correctionnel.

C’est bien là l’une des principales difficultés dans cette affaire : si les enquêteurs ont découvert de très nombreuses recherches sur des salariés d’Ikea dans les fichiers de la police et de la gendarmerie, prouver qu’elles ont été expressément réalisées pour le compte de l’entreprise n’a pas été chose facile et beaucoup de ces consultations ont été jugées « non significatives ». Les prévenus risquent jusqu’à cinq ans de prison.