Quand Ikea espionnait ses salariés ou ses clients « gênants »

PROCES Le géant suédois de l’ameublement est soupçonné d’avoir mis en place une véritable politique d’espionnage de ses futures recrues, de ses salariés les plus vindicatifs voire de clients. Le procès doit durer jusqu’au 2 avril

Caroline Politi
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Ikea est au coeur d'un procès pour espionnage de ces salariés et clients (Archives)
Ikea est au coeur d'un procès pour espionnage de ces salariés et clients (Archives) — A. GELEBART / 20 MINUTES / SIPA
  • Outre la firme d’ameublement, quinze personnes sont jugées par le tribunal correctionnel, soupçonnées d’avoir participé à ce vaste réseau d’espionnage.
  • La majorité des cadres d’Ikea n’ont eu de cesse de nier au cours des investigations.
  • Les prévenus encourent jusqu’à cinq ans d’emprisonnement

C’est un roman d’espionnage qu’on aurait pu lire affalé dans un canapé Ikea au nom imprononçable. Une histoire dans laquelle de faux salariés sont rémunérés par la direction pour espionner les vrais. Une histoire dans laquelle le passé des futures recrues, des employés jugés vindicatifs ou même des clients en conflit avec l’entreprise est passé au crible. Quitte pour cela à s’appuyer sur un réseau de policiers, actifs ou à la retraite, pour avoir accès à des informations confidentielles. C’est en réalité le scénario du procès qui se tiendra à partir de ce lundi devant le tribunal correctionnel de Versailles :  Ikea France, deux de ses anciens dirigeants, de hauts cadres mais également quatre fonctionnaires de police sont jugés pour « collecte et divulgation illicite de données personnelles », « violation du secret professionnel », « recel »…

Tout a commencé un peu par hasard, en 2012, lorsque des salariés du magasin Ikea de Franconville, dans le Val-d’Oise, découvrent sur un ordinateur laissé allumé des dizaines de documents les concernant, eux, de potentielles recrues ou des clients. Casier judiciaire, situation familiale, problèmes financiers ou médicaux… tout est soigneusement consigné. Une société de sécurité privée a même été mandatée pour mener une enquête « discrète et complète » sur Adel Amara, un responsable syndical très actif, dans le viseur du géant suédois de l’ameublement depuis une grève en 2010. L’homme sera même poursuivi par cinq salariés d’Ikea – dont trois hauts cadres – et condamné pour « harcèlement moral ».

Des investigations systématiques

Dans ce rapport de 55 pages, Adel Amara est décrit comme un déséquilibré, souffrant « à l’évidence de problématiques psychotiques » et un drogué. « L’observation de son comportement laisse penser qu’il utilise préférentiellement de la cocaïne », peut-on lire dans ce document. Il est surnommé « l’adversaire », décrit comme un « homme vif, rapide et mobile ». Mais la société de sécurité ne se contente pas de dresser « un portrait », elle soumet des idées pour le manipuler, à commencer par le recrutement de faux collègues pour infiltrer les réunions syndicales. Elle envisage même de « retourner » la compagne du syndicaliste afin d’en faire un « levier d’influence » tout en reconnaissant que les chances d’y parvenir sont maigres.

Au fil des investigations, les enquêteurs découvrent que ces dérives ne se limiteraient pas à ce seul magasin. Dans leur ordonnance de renvoi, les juges d’instruction évoquent le caractère « systématique » et « industriel » des recherches. A Bordeaux, une enquête est réclamée après le changement de comportement d’un « employé modèle devenu du jour au lendemain très vindicatif ». A Saint-Priest, près de Lyon, c’est le mode de règlement de la voiture d’un salarié qui est réclamé. « Je t’informe qu’on a un collaborateur qui venait de l’ANPE et qui roule en Porsche Carrera », écrit encore un responsable du magasin de Thiais, dans le Val-de-Marne. Dans ce magasin, Google et Facebook seront même contactés pour récupérer les identifiants et le mail d’un responsable syndical. Plusieurs clients, en litige avec l’entreprise, se trouvent également ciblés.

« Le jeu en valait la chandelle »

« Aujourd’hui, ce qu’on espère avant tout de ce procès, c’est de comprendre comment un tel système d’espionnage a pu être mis en place à une telle échelle. Les responsables ne s’en sont jamais expliqués », déplore Me Yassine Yakouti, qui défend une quinzaine de parties civiles. Tous les cadres d’Ikea mis en examen n’ont eu de cesse de nier tout au long de la procédure. A l’exception notable du directeur de la sécurité, en charge de diligenter ces enquêtes. « Ma direction était au courant et cautionnait ces demandes, explique-t-il devant le juge d’instruction. Il ne s’agissait pas d’une démarche personnelle mais d’un système mis en place à la demande de la direction d’Ikea. »

Selon son récit, des recherches systématiques sur des antécédents judiciaires de tous les nouveaux collaborateurs ont été menées à partir de 2007 à la demande de Jean-Louis Baillot, le directeur France jusqu’en 2010, puis sous son successeur Stefan Vanoverbeke. « L’objectif était clair, c’était de savoir si les personnes avaient un passif judiciaire. J’ai fait observer à la direction générale que cela aurait un coût. Mais on m’a dit que le jeu en valait la chandelle. » Tous deux évoquent au contraire une démarche personnelle du directeur de la sécurité malgré la découverte de factures contresignées par leurs soins. Tous encourent jusqu’à cinq ans d’emprisonnement.