Procès des policiers de la Bac : Les étranges arrangements financiers du brigadier accusé d’être un ripou

PROCES Karim M., un policier de la Bac du 18e arrondissement, payait toutes ses dépenses avec de l’argent liquide alors qu’il n’en a pas retiré une fois en quatre ans

Thibaut Chevillard

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Une voiture de police à Lille. (illustration)
Une voiture de police à Lille. (illustration) — PHILIPPE HUGUEN / AFP
  • Jusqu’au 12 février, huit personnes dont six policiers sont jugées dans une vaste affaire de corruption sur fonds de trafic de drogue dans le quartier de la Goutte d'Or.
  • Le brigadier Karim M. est soupçonné d’avoir organisé le racket de dealers de la Goutte d’Or, offrant la protection à ceux qui payaient « l’assurance », interpellant ceux qui refusaient.
  • Il encourt dix ans de prison et un million d’euros d’amende.

Au tribunal correctionnel à Paris,

La présidente, Isabelle Prévost-Desprez, s’interroge : Karim M. est-il policier ou banquier ? Le brigadier de la Bac du 18e arrondissement, qui est jugé devant la 16e chambre du tribunal judiciaire de Paris depuis mercredi, ne réglait jamais ses achats par carte bancaire. Et il n’a effectué aucun retrait d’argent liquide en quatre ans. Pourtant, il disposait souvent d’espèces sur lui. Lors de la perquisition de son domicile, les enquêteurs de l’IGPN – la police des polices – ont découvert 2.755 euros en liquide, dont 1.000 euros en billets de 100, neuf téléphones portables, des munitions et des tickets de jeux gagnants pour un montant de 2.460 euros. De l’argent à la provenance douteuse, que le prévenu est accusé d’avoir blanchi en le transformant en chèque ou virement bancaires.

Les explications que Karim M., 47 ans, donne ce mardi à la cour sont confuses, voire laborieuses. Une étonnante chance aux jeux de hasard lui aurait permis de financer l’achat de billets d’avion pour se rendre en Algérie. En vingt mois, il s’y est rendu pas moins de dix fois. Or, même ses collègues ne l’ont jamais vu jouer. « Mes parents avaient des commerces et notamment un point PMU. Je passais une grande partie de mon temps libre là-bas et sur place je jouais régulièrement », clame le prévenu à la carrure imposante. L’enquête a pourtant révélé qu’il n’avait gagné que 4.630 euros. « Un billet d’avion pour l’Algérie, ça ne coûte qu’entre 150 et 220 euros », ajoute-t-il. « Oui, mais des gains de 30 euros au PMU, ce n’est pas ça qui vous paie votre billet », répond la présidente.

« C’est ce que j’appelle faire le banquier »

Karim M. reconnaît aussi qu’il lui arrivait aussi de prendre de l’argent dans la caisse des commerces de ses parents. Son père, justement, lui a remis 19.000 euros pour financer l’achat d’un appartement à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Une somme que ce dernier prétendait également avoir gagnée aux jeux. « Je ne connaissais pas, à cette date, la provenance des fonds donnés par mon père », assure le prévenu. Il aurait découvert plus tard qu’il s’agissait d’argent non déclaré, que son père a blanchi en achetant des tickets de jeu gagnants… « Je ne voyais pas le mal car l’origine de l’argent c’était leur commerce. » La présidente rappelle qu’en langage juridique, cela s’appelle un ABS : abus de bien sociaux.

D’autres mouvements d’argent intriguent la présidente. De là à penser qu’il s’agissait de liquidités données par des dealers pour qu'il les laisse tranquilles, il n’y a qu’un pas… Karim M. avait notamment échangé 2.450 euros en liquide contre un chèque de son cousin, reçu un virement de 2.000 euros de l’un de ses collègues en échange d’un remboursement en espèces, proposé à un autre qui venait de vendre une colonne de douche sur Leboncoin d’endosser un chèque à son nom en échange de liquide. « Vous faites le banquier ? », demande la présidente. « Non, c’était plus pour lui rendre service », répond le prévenu. « Encaisser le chèque et lui donner des espèces, c’est ce que j’appelle faire le banquier, et ce n’est pas autorisé », souligne la magistrate.

« Sa femme est très dépensière »

Il avait aussi reçu un virement de 23.000 euros de l’un des fournisseurs de son père, qui assure depuis avoir été en partie remboursé en espèces. L’argent lui aurait été prêté, sans aucun intérêt, pour acheter un bien immobilier. « Sa femme est très dépensière, il lui restait cette somme qui provenait de la vente de sa maison, il a préféré me la prêter parce qu’il avait peur qu’elle le dépense. »

La liste des bizarreries financières sur lesquelles se penche la cour est encore longue. Il y a aussi cette photo retrouvée dans ses affaires, sur laquelle il pose devant un tas de billets. Elle a été prise, dit-il, chez un « promoteur immobilier en Algérie » parce que « ce n’est pas commun » de voir autant d’argent. Ce jour-là, il accompagnait « quelqu’un qui allait choisir la couleur de la cuisine ». « Chez un promoteur immobilier ? » s’étonne la présidente ? « Ça, c’est une photo que vous n’auriez pas dû prendre… »