Violences sexuelles : La Cour de cassation, ultime espoir de « Julie », qui accuse vingt pompiers de viol

ENQUÊTE La plus haute juridiction française se penche, ce mercredi, sur le dossier de « Julie » qui assure avoir été violée par une vingtaine de pompiers quand elle avait 14 ans

Vincent Vantighem

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Paris, le 7 février 2021. Des dizaines de militants féministes manifestent à Paris pour soutenir Julie qui accuse vingt pompiers de viol.
Paris, le 7 février 2021. Des dizaines de militants féministes manifestent à Paris pour soutenir Julie qui accuse vingt pompiers de viol. — Gabrielle CEZARD/SIPA
  • Lourdement dépressive alors qu’elle avait 14 ans, Julie* a eu des relations sexuelles avec une vingtaine de pompiers. Elle assure qu’elle n’était pas en mesure de donner son consentement.
  • Alors que le juge avait mis en examen trois soldats du feu pour viol, il a finalement requalifié les faits en « atteinte sexuelle sur mineure ».
  • La jeune femme a saisi la Cour de cassation afin d’obtenir une reprise des investigations et la mise en cause de tous les pompiers.

Ce n’est pas fréquent que des centaines de personnes descendent dans la rue pour soutenir une plaignante en pleine procédure judiciaire. Et c’est sans doute à cela qu’il faut mesurer l’émoi dans l’opinion suscité par l’histoire de Julie*. Lyon, Strasbourg, Clermont-Ferrand, Versailles : des manifestations ont eu lieu, le week-end dernier dans plusieurs villes de France, afin de réclamer « justice » pour cette jeune femme qui accuse, depuis plus de dix ans, vingt-deux pompiers de l’avoir violée alors qu’elle était mineure.

A Paris, 300 personnes se sont rassemblées, place Saint-Michel, dans le 5e arrondissement. L’endroit ne doit rien au hasard. Il se trouve à quelques mètres à peine de la Cour de cassation qui doit justement étudier le dossier, ce mercredi. En guise d’ultime espoir, la jeune femme l’a saisie afin que les faits qu’elle reproche aux soldats du feu soient requalifiés en « viol » et non pas en « atteinte sexuelle ». Et afin que les poursuites soient étendues à l’ensemble des pompiers mis en cause et non pas seulement à trois d’entre eux.

Un lourd traitement médicamenteux

Au tout début de la procédure, ces trois pompiers avaient été mis en examen pour « viols » et « agressions sexuelles sur mineure de 15 ans en réunion ». Une infraction passible de la cour d’assises. Mais en juillet 2019, un juge avait finalement requalifié les faits en « atteintes sexuelles, sans violence, contrainte, menace ni surprise » et ordonné leur renvoi devant un tribunal correctionnel.

Au-delà des arguties juridiques, cette affaire illustre les questions qui traversent la société à l’heure actuelle. Car Julie n’avait que 14 ans quand elle a rencontré Pierre C. A l’époque, lui a 19 ans. Il est pompier à la caserne de Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine). A cette époque, la jeune fille est en grande souffrance. Elle a fait plusieurs tentatives de suicide et suit un lourd traitement médicamenteux à base d’antidépresseurs, d’anxiolytiques et de neuroleptiques. Pierre C. le sait : sa brigade est intervenue 130 fois entre 2008 et 2010 au domicile de la jeune fille alors en crise…

Mais les deux jeunes sortent ensemble et ont un rapport sexuel dès leur premier rendez-vous. « Je n’étais pas en état d’être d’accord ou pas d’accord, je prenais des médicaments… », a expliqué à ce sujet Julie au juge d’instruction. Pierre C. assure, lui, que c’est elle qui était « en demande ». Quelques mois plus tard, Julie se retrouve avec Pierre C. et deux de ses camarades pompiers. A nouveau, elle affirme avoir été contrainte à des rapports sexuels alors qu’elle n’était pas « en mesure de donner son consentement ».

Dans un parc, sur un capot, dans les toilettes…

Le numéro de téléphone de Julie commence à circuler chez les pompiers. On la surnomme « coche », le diminutif de « cochonne ». Elle est fichée « nympho ». Et les relations se multiplient. Dans les buissons d’un parc. Sur le capot d’une voiture. Jusqu’aux toilettes de l’hôpital pédo-psychiatrique où elle est admise. Interrogés lors de la procédure, les pompiers expliquent que c’est elle qui était à l’initiative. Qu’elle était donc consentante.

Lors de l’enquête, le juge s’interroge évidemment. Mais Julie se contredit. Elle invente même certains faits. C’est le moment que choisit l’expert Paul Bensussan pour livrer son analyse psychologique. Il y explique que la jeune fille est « borderline ». « Hystérique » aussi. Et qu’elle a tendance à « théâtraliser ses symptômes »… Les avocats de la défense s’engouffrent dans la brèche. « Il est difficile d’établir une vérité avec une parole aussi fragile », explique ainsi l’un d’entre eux.

Sans s’interroger sur le consentement qu’une jeune fille peut donner à 14 ans ? Même si elle a « l’apparence d’une majeure », selon le réquisitoire. Sans s’interroger, non plus, sur le discernement dont elle peut faire preuve alors qu’elle est souffrante et sous traitement ?

Des sanctions lourdes pour quels pompiers ?

Dans ses conclusions que 20 Minutes a pu consulter, l’avocat général à la Cour de cassation, revient justement longuement sur la notion de « vulnérabilité » de la jeune femme. Et se demande si l’instruction s’est suffisamment intéressée à cette question. Il recommande de casser l’arrêt rendu par la cour d’appel de Versailles en novembre 2020, ce qui ouvrirait la voie à une reprise des investigations. « Il est temps de questionner l’enquête judiciaire qui a été menée jusqu’ici », réclame ainsi Lorraine Questiaux, l’une des deux avocates de la jeune fille.

Julie ne demande rien d’autre. Deux des pompiers qu’elle met en cause sont décédés depuis les faits. Mais elle souhaite que les vingt autres soient poursuivis. Où sont-ils aujourd’hui ? Interrogée à ce propos, la brigade de sapeurs-pompiers indique que « les pompiers concernés ont fait l’objet de sanctions lourdes et n’appartiennent plus aujourd’hui à l’institution » sans que l’on sache si elle parle des trois mis en examen ou des vingt accusés par Julie. Certains d’entre eux n’ont même pas été interrogés lors de l’enquête.

Si la Cour de cassation ordonne la reprise de l’enquête, ils pourraient l’être. La décision sera connue dans les prochaines semaines.

*Le prénom a été changé