Procès des policiers de la Bac : « J’ai hésité, j’avais jamais fait de business avec un policier »

PROCES Huit personnes, dont six policiers de la Bac du 18e arrondissement, sont jugés dans une affaire de corruption

Caroline Politi

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Le commissariat de la Goutte-d'or le 8 janvier 2016.
Le commissariat de la Goutte-d'or le 8 janvier 2016. — LNP/Shutterstock/SIPA
  • Six policiers de la Bac du 18e arrondissement de Paris sont jugés jusqu'au 12 février dans une affaire de corruption sur fonds de trafic de drogue. 
  • Le brigadier Karim M., dit Bylka, est soupçonnés d'être à la tête de ce réseau.
  • Il encourt 10 ans de prison.

Au tribunal correctionnel à Paris,

A quel moment faut-il s’étonner des coïncidences ; lorsque celles-ci sont-elles si nombreuses qu’elles évoquent une mise en scène ? En avril 2017, Ibrahim A. et Nazim B. ont été interpellés, à deux jours d’intervalle, dans le quartier de la Goutte d’Or, dans le 18e arrondissement de Paris. Les deux hommes ont été contrôlés pour un délit routier qui a débouché sur la découverte d’un pochon d’une vingtaine de grammes de cocaïne. Ni l’un ni l’autre n’étaient connus pour trafic ou même consommation de produits stupéfiants. Tous deux affirment d’ailleurs que la drogue a été placée dans leur véhicule par le brigadier Karim M. Dernier point commun, et non des moindres, ils étaient en « affaire » avec Ahmad M., dit « l’Hindou », une figure de la Goutte d’Or et indic privilégié dudit policier.

Ont-ils été piégés ? C’est en tout cas ce que la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris cherche à déterminer. Depuis mercredi et toute la semaine prochaine, huit personnes, parmi lesquels six policiers de la Bac du 18e arrondissement sont jugés dans cette affaire de corruption sur fond de trafic de drogue. Mais seuls deux d’entre eux comparaissent détenus : Ahmad M., au casier déjà bien chargé, et Karim M., soupçonné d’avoir organisé le racket de dealers de la Goutte d’Or, offrant la protection à ceux qui payaient « l’assurance », interpellant ceux qui la refusaient ou gênaient ses alliés.

Vengeance et escroquerie

Ahmad M. le reconnaît sans détour, il a piégé les deux hommes. Le premier, Ibrahim A., parce qu’il ne lui avait pas donné les faux papiers d’identité pour lesquels il avait déboursé 4.000 euros. « Le but c’est de le faire mettre en prison parce qu’il n’a pas bien fait son travail ? », interroge, non sans ironie, la présidente Isabelle Prévost-Desprez. « Oui », reconnaît-il. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps, le premier, à la tête d’une entreprise en bâtiment, employait régulièrement le second sur des chantiers. Parfois, il lui demande des petits « services » en échange, principalement jouer les intermédiaires pour ses escroqueries. C'est ainsi qu'il le met en relation avec Nazim B.

A la barre, l’homme, traits fins derrière son masque chirurgical, cheveux ras, explique qu’il travaillait à l'époque pour un Algérien qui l’avait chargé d’échanger des espèces contre des chèques. Les deux premières transactions, pour un montant de 60.000 euros, se passent sans accroc. Pour la troisième, en revanche, Ahmad M. lui fournit des faux chèques contre 245.000 euros versés en espèce. Il sera interpellé alors qu’il cherchait à récupérer l’argent.

« Dindon de la farce »

A l’en croire, les deux contrôles ont été orchestrés par le brigadier. Pour la seconde opération, il assure que Karim M. lui aurait réclamé sa part : 80. 000 euros. A ses côtés dans le box, le policier déchu, cheveux ras et sous-pull noir moulant, fait non de la tête. Mais Ahmad M. persiste. « Moi au début, j’ai hésité, j’avais jamais fait de business avec un policier. » Il précise lui avoir remis la somme en deux fois. « Je n’ai jamais cautionné ça, je n’ai jamais reçu d’argent, s’exclame le fonctionnaire à l’autre bout du box. Je refuse d’être le dindon de la farce. » Lui reconnaît seulement avoir interpellé les deux hommes grâce à une information de son « indic » : les deux hommes versaient, selon ce dernier, dans le trafic de cocaïne. C’est d’ailleurs ce qui explique, selon lui, les similitudes entre les deux interpellations.

Mais ses explications sont confuses et parfois difficilement vraisemblables. Selon son récit, dans le véhicule d’Ibrahim A., la drogue était posée en évidence au pied du siège passager. Et pour Nazim B., ce serait les grands gestes de ce dernier qui aurait indiqué au policier l’emplacement de la drogue, toujours au pied du siège passager. « Il gesticulait, pour moi il me montrait où elle était », persiste-t-il devant la moue plus que perplexe de la présidente. Il estime aujourd’hui avoir été piégé par son indicateur, et être « la victime dans cette histoire ». N’est-ce pas plutôt les deux hommes arrêtés ? Ibrahim A. a été condamné à dix mois de détention dont cinq ferme puis expulsé vers l’Egypte, Nazim B. a finalement vu la procédure contre lui annulée au regard de cette affaire.