Paris : « J’avais entendu les rumeurs », reconnaît l’un des policiers au procès du « racket » des dealers

PROCES Au premier jour de son procès, le principal prévenu, le brigadier Karim M., s'est défendu d'être à l'origine d'un système de corruption auprès des dealers de la Goutte d'Or

Caroline Politi

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Un policier. (Illustration)
Un policier. (Illustration) — Caroline Girardon
  • Jusqu'au 12 février, huit personnes dont six policiers sont jugés dans un vaste affaire de corruption sur fonds de trafic de drogue dans le quartier de la Goutte d'Or.
  • Le brigadier Karim M. est soupçonné d'avoir organisé le racket de dealers de la Goutte d’Or, offrant la protection à ceux qui payaient « l’assurance », interpellant ceux qui refusaient. 
  • Il encourt 10 ans de prison et 1 million d'euros d'amende. 

Au tribunal correctionnel à Paris,

Aussi loin qu’il s’en souvienne, Karim M. a toujours rêvé d’être policier. « Pour combattre l’injustice », explique, depuis le box des prévenus de la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris, cet ancien brigadier de 47 ans. En juin 2019, après seize ans d’une carrière sans accroc, presque exclusivement passée au sein de la brigade anticriminalité (Bac) du 18e arrondissement de Paris, l’homme a été interpellé au petit matin. Il est soupçonné d’avoir organisé le racket de dealers de la Goutte d’Or, offrant la protection à ceux qui payaient « l’assurance », interpellant ceux qui refusaient ou faisaient de la concurrence à ses alliés. Cinq de ses collègues sont également renvoyés dans ce dossier.

« J’avais entendu les rumeurs, comme tout le commissariat. Ce n’est pas un secret », confie, droit comme un « i » à la barre, l’un d’eux. Et d’ajouter : « C’est quelque chose de tellement gros que je ne pouvais pas y croire. » D’autant que l’homme est très bien noté par sa hiérarchie, a même accédé au grade de brigadier grâce à ses bons états de service, sans passer par la case « concours ». Ses méthodes pourtant détonnent, y compris au sein de son groupe. Une ancienne collègue, entendue pendant les investigations, s’étonne de le voir systématiquement avec plusieurs téléphones. Les enquêteurs en ont découverts six à son domicile, lors des perquisitions. « Ceux des guetteurs que l'on trouve sur les lieux de deal », justifie-t-il. « Ah, les téléphones manquants dans les procédures de comparution immédiate », ironise la présidente, la piquante Isabelle Prévost-Desprez, rappelant que les investigations ont permis d’établir que Karim M. faisait régulièrement usage de ces discrètes lignes prépayées.

Aucune dépense en quatre ans

Lui, a toujours nié les accusations dont il fait l’objet, mettant en avant la politique du chiffre à laquelle il était soumis. « L’instruction de la hiérarchie, verbalement, c’était de faire 30 mises à disposition [interpellations] par mois, peu importe ce que c’était. » Pour y parvenir, le policier déchu reconnaît avoir privilégié le trafic de stupéfiant en s’appuyant notamment sur un réseau d’indics. Certes, ce procédé est officiellement réservé à la police judiciaire, mais, assure-t-il, il avait « l’aval de [sa] hiérarchie ». « Je n’ai rien révolutionné dans la police même si ce sont des pratiques répréhensibles », insiste-t-il. La sonorisation du véhicule de l’équipe fait néanmoins entrevoir une réalité plus complexe où il est régulièrement question « d’enveloppes ». En mai 2019, les policiers incitent, par exemple, vivement un dealer à prendre « l’assurance ». « Il faut que t’aies l’autorisation d’ouvrir le terrain », insiste Karim M. Entendu par les enquêteurs, ce dernier a confirmé avoir été approché à plusieurs reprises et que la pratique serait fréquente. 

L’analyse du train de vie de Karim M. a également permis de révéler qu’il ne faisait ni dépense quotidienne ni retrait avec sa carte bleue depuis quatre ans. Tous ses billets d’avion pour l’Algérie – il fait très régulièrement des allers-retours – sont payés en liquide, tout comme l’ont été l’achat et les travaux d’un appartement sur place appartenant, assure-t-il, à ses parents. Là où la justice soupçonne du blanchiment, lui explique avoir de la chance aux jeux de grattage – « je gagne régulièrement mais de petits gains » – et surtout recevoir entre 800 et 1000 euros en liquide par mois de son père. Pourquoi ?, s’étonne la présidente. « Pour améliorer mon quotidien et celui de ma famille. » N’est-ce pas parce qu’il assurait en réalité, en parallèle de ses activités, la gérance d’un hôtel et d’un bar appartenant à ses parents. Lui s’en défend, mettant en avant le « devoir d’aider ses parents ». Il encourt dix ans de prison et un million d’euros d’amende.