Paris : Six policiers soupçonnés de racketter des dealers et d’être des « ripoux » devant la justice

PROCES Le brigadier Karim M. est soupçonné d'avoir mis sur pied dans le quartier de la Goutte d'Or un système de racket des dealers en échange de leur protection

Caroline Politi

— 

Six policiers Goutte d'Or sont jugés dans une affaire de corruption (illustration).
Six policiers Goutte d'Or sont jugés dans une affaire de corruption (illustration). — FLORIAN DAVID / AFP
  • Le brigadier Karim M. est soupçonné d’avoir organisé le racket de dealers de la Goutte d’Or, offrant la protection à ceux qui payaient « l’assurance », interpellant ceux qui refusaient. Cinq de ses collègues sont également renvoyés dans ce dossier.
  • Lui n’a eu de cesse de nier, évoquant un système d’indics qui lui permettait justement d’interpeller les dealers.
  • Il encourt dix ans de prison et un million d’euros d’amende.

Pendant quinze ans, Karim M. a accumulé les lettres de félicitations. Quatorze au total, dans lesquelles le travail de ce fonctionnaire de police, en poste depuis 2003 dans le quartier de la Goutte d’Or, dans le 18e arrondissement de Paris, est encensé par sa hiérarchie. Ses bons états de service lui ont même permis d’accéder au grade de brigadier sans avoir à passer le concours. Un détail aurait-il pu mettre la puce à l’oreille de ses supérieurs ? Toutes ces « belles » affaires sont liées au trafic de stupéfiants. L’homme de 47 ans, est jugé à partir de ce mercredi pour corruption passive, trafic de stupéfiants, faux en écriture publique, blanchiment… Il est soupçonné d’avoir mis en place un système de racket des dealers du quartier en assurant notamment la protection de ceux qui s’acquittaient d’une « assurance ». A ses côtés sur le banc des prévenus, cinq de ses collègues et deux hommes soupçonnés d’avoir été ses complices.

L’affaire remonte à l’été 2018 lorsqu’un policier décide de faire part à sa hiérarchie de ses soupçons : ses collègues de la Bac auraient subtilisé au cours d’une interpellation de la cocaïne. Entendu par l’IGPN, le gardien de la paix décrit un vaste système de corruption qui aurait commencé « il y a 13 ou 14 ans » et dont l’instigateur serait Karim M., surnommé « Bylka », le kabyle en verlan. « On pourrait croire qu’il a des informateurs, mais ce ne sont pas des informateurs, explique-t-il. Ce sont des voyous qui tiennent ces rues, M. va bosser pour eux dans les rues d’en face pour interpeller la concurrence. » Selon son récit, ces derniers lui versent en échange « des enveloppes » et « sacrifient » parfois l’un de leurs guetteurs.

« Il est celui à qui il faut demander l’autorisation »

Mais dans ce genre d’affaires, les investigations se révèlent généralement fastidieuses car même les victimes ont beaucoup à perdre. Les deux hommes qui se seraient fait dérober la cocaïne nient ainsi avoir été en sa possession mais l’un d’eux affirme néanmoins que Karim M. et son équipe lui ont volé 1.200 euros. Avançant dans l’ombre, les enquêteurs sonorisent le véhicule de l’équipe. Plusieurs conversations au sujet « d’enveloppes » sont captées.

En mai 2019, deux mois après la pose du dispositif, un dealer est arrêté, Mohamed Z. dit « la Boule ». Les policiers l’emmènent hors de leur zone de compétence, l’incitent vivement à prendre « l’assurance ». « Il faut que t’aies l’autorisation d’ouvrir le terrain », insiste Karim M. Entendu par les enquêteurs, Mohamed Z. a confié avoir été approché à plusieurs reprises par le brigadier. « Il connaît le chiffre d’affaires des terrains, il est celui à qui il faut demander l’autorisation », précise-t-il.

D’autres membres du groupe sont à leur tour soupçonnés de se livrer à des pratiques douteuses. En avril 2019, alors que Karim M. est absent, un homme est contrôlé avec deux galettes de crack et un couteau… puis relâché sans poursuite. « Les deux galettes, on va les garder, hein, elles sont propres en plus hein ! », s’exclame l’un des policiers, à peine la porte refermée. Et de préciser : « Combien de fois on va vers des modous [vendeurs de crack] et ils n’ont plus rien sur eux ! » La drogue et le couteau réapparaissent finalement le lendemain sur un homme dont l’interpellation s’est mal passée. Il sera condamné à dix-huit mois ferme. « Pour au moins quatre interpellations effectuées par ces effectifs, l’autorité judiciaire a été trompée », notent les magistrats instructeurs dans leur ordonnance de renvoi. Dont deux ont donné lieu à des peines de prison ferme, parfois suivie d’expulsion du territoire.

Une interpellation contre 80.000 euros au cœur de l’enquête

Au cours de leurs investigations, les enquêteurs font le rapprochement avec une procédure ouverte par l’IGPN en 2017. Un homme raconte avoir été interpellé par Karim M. et son collègue Aaron B. alors qu’il cherchait à récupérer les 245.000 euros qu’Ahmad M., une figure du quartier, venait de lui escroquer. A la police des polices, il assure avoir été piégé par les deux fonctionnaires qui lui ont délibérément déposé un pochon de cocaïne dans son véhicule. Entendu à ce sujet, Ahmad M, qui répondra de corruption active au procès, a reconnu la supercherie montée avec la complicité des policiers. En échange, il assure avoir versé de l’argent à Karim M.

Le fonctionnaire déchu, actuellement en détention provisoire, nie en bloc, affirmant seulement avoir mis en place un réseau d’indics bien que cela soit officiellement réservé à la police judiciaire. « Sa hiérarchie le savait pertinemment mais fermait les yeux puisqu’il faisait de belles affaires », insiste un de ses avocats, Me Patrick Maisonneuve, qui affirme qu’il est déterminé « à faire éclater la vérité à son procès ». Karim M. est le seul des six policiers à être renvoyés pour corruption, le seul que la justice soupçonne de s’être enrichi. L’analyse de son train de vie a révélé qu’il n’avait fait aucune dépense quotidienne avec sa carte bleue depuis quatre ans. Aucun retrait non plus pendant cette période. Tous ses billets d’avion pour l’Algérie – il fait très régulièrement des allers-retours – sont payés en liquide, tout comme l’ont été les travaux d’un appartement qu’il possède à Aubervilliers et une partie de son financement. Lui évoque des gains aux jeux et de l’argent remis par son père. Il encourt dix ans de détention et un million d’euros d’amende.