Renaud Van Ruymbeke publie ses mémoires aux éditions Tallandier.
Renaud Van Ruymbeke publie ses mémoires aux éditions Tallandier. — JOEL SAGET / AFP

« 20 MINUTES » AVEC

« Heureusement, on n’étouffe plus les affaires aujourd’hui ! », se réjouit le juge Van Ruymbeke

Propos recueillis par Vincent Vantighem

Renaud Van Ruymbeke, célèbre magistrat, raconte les affaires qu’il a instruites dans ses « Mémoires d’un juge trop indépendant »

  • Tous les vendredis, « 20 Minutes » propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… »
  • Renaud Van Ruymbeke, juge d’instruction connu pour son indépendance, publie ses « Mémoires », dix-huit mois après son départ à la retraite.
  • L’occasion pour lui de revenir sur les célèbres affaires qu’il a instruites et de livrer son sentiment sur l’évolution de la justice.

Il fut un temps où des policiers armés devaient accompagner Renaud Van Ruymbeke jusque dans son potager à l’heure d’arroser ses poireaux. Aujourd’hui, le juge n’est plus menacé de mort. Et c’est donc seul qu’il s’occupe de son jardin. Retraité depuis juin 2019, il a fini par se laisser convaincre par l’idée de rédiger ses mémoires. Les Mémoires d’un juge trop indépendant (Editions Tallandier), pour être précis.

L’occasion de revenir sur les plus grands dossiers qu’il a instruits et sur les nombreux hommes politiques qu’il a interrogés dans son cabinet. A 68 ans, il a accepté de répondre aux questions de 20 Minutes

Couverture du livre de Renaud Van Ruymbeke

Dès les premières pages de votre ouvrage, vous rappelez que vous avez « traversé la Ve République ». Et vous laissez entendre que, contrairement aux idées reçues, la justice va mieux aujourd’hui. Vraiment ?

J’ai vécu une période charnière. Une période où l’on étouffait les affaires. Cette période, je l’ai vécue presque dans la douleur… Mais aujourd’hui, heureusement, on ne les étouffe plus. Prenons les affaires politico-financières : la justice a prouvé que l’on pouvait agir.

Pour autant, la situation est réversible. Si, demain, un régime autoritaire vient au pouvoir, on peut revenir à la situation passée. Pourquoi ? Parce que les procureurs sont toujours dépendants du pouvoir politique aujourd’hui. Il y a une grande réforme de la justice à mener. Mais on n’en prend pas le chemin. La justice n’est examinée que de façon secondaire dans les programmes politiques. On ne la voit que dans la répression de la petite délinquance. Rien sur les paradis fiscaux. Rien sur la fraude fiscale. C’est dommage. Et insuffisant.

Vous avez été la cible de nombreuses pressions au cours de votre carrière. N’avez-vous jamais pensé à abandonner ? A faire autre chose ?

Non. Jamais. J’ai toujours été très déterminé. Lorsque je décide de perquisitionner le Parti socialiste [en 1992, dans le cadre de l’affaire Urba], je sais que cela va être difficile, que c’est un saut dans l’inconnu. Mais en réalité, quand j’y réfléchis, j’ai déjà pris ma décision. Je sais que je vais poursuivre le trésorier du PS [Henri Emmanuelli], qui est député et dont le parti est au pouvoir.

L’irruption d’un juge dans le domaine de la politique, c’est un pas difficile à franchir. Mais à aucun moment, il n’est question de renoncer. C’est un principe intangible. Sinon, je ne peux plus me regarder dans une glace.

Vous avez enquêté sur Henri Emmanuelli, Jérôme Cahuzac, Patrick Balkany, Nicolas Sarkozy, Jérôme Kerviel… Mais si vous ne deviez en retenir qu’un seul, ce serait qui ?

Le souvenir le plus impérissable ? [Il réfléchit.] Celui qui m’a le plus marqué, c’est Henri Tournet [un homme d’affaires impliqué dans le dossier immobilier ayant précédé la mort de Robert Boulin]. J’avais un dossier très solide. Mais il a réussi à me déstabiliser. A me faire douter…

C’est le seul ?

Non, bien sûr. Chez n’importe qui, il y a une part de vérité. Il faut toujours l’écouter. C’est un dialogue. Une empathie, même, parce que cela reste une relation humaine. Quand on voit quelqu’un durant 50 ou 60 heures en interrogatoire dans son cabinet, ce n’est pas anodin. Les éléments d’enquête, je les soumets à la discussion. Plus on discute, plus on se rapproche de la vérité. A la fin, je prends position. Ça ne tient pas ? Non-lieu. Ça tient ? Renvoi devant le tribunal.

Que répondriez-vous à un jeune qui assure que les hommes politiques ne vont jamais en prison, à l’inverse des petits délinquants ?

Je lui dirai qu’il n’a pas tort ! Il y a un décalage entre les peines qui peuvent s’appliquer à de petits délinquants et celles dans les affaires financières. Mais cela tient surtout au décalage dans le temps.

A mon sens, il y a beaucoup trop de comparutions immédiates avec des gens condamnés tout de suite. Cette procédure ne devrait être réservée qu’à des cas très particuliers. A l’inverse, les affaires financières sont trop longues parce que très complexes. Quand l’argent passe par le Liechtenstein, le Panama, Hong Kong, Singapour ou Dubaï, il faut du temps pour remonter la piste. Pour raccourcir les délais, on pourrait envisager de limiter les recours des avocats aux seuls droits essentiels des personnes mises en examen.

Vous ne répondez pas à la question sur les peines de prison…

Sans doute parce que ce n’est pas ma fonction de prononcer des peines. Mon rôle est d’instruire et de renvoyer devant un tribunal. Après, c’est au tribunal de fixer la peine. Ce n’est pas mon sujet… Et puis, on parle beaucoup de la prison. Mais il y a aussi la confiscation des biens. Toucher au porte-monnaie, c’est quelque chose de récent et de très intéressant, je trouve.

Le parquet national financier est critiqué depuis que l’on a appris que les factures téléphoniques détaillées de certains avocats ont été épluchées. Que pensez-vous de tout ça ?

Qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. C’est nécessaire d’avoir un parquet spécialisé dans les affaires financières. Sans magistrat spécialisé, on ne pourra pas lutter à armes égales. Depuis sa création [en 2014], le PNF a obtenu des résultats. Alors, vouloir tout arrêter au prétexte d’une affaire qui, en plus, n’est pas financière, je trouverais ça dommage…

Faut-il filmer les audiences, comme le souhaite Eric Dupond-Moretti ?

C’est une question difficile. Je n’ai pas de réponse claire. Il faut y réfléchir. Il faut davantage de transparence, c’est sûr. Mais voir, comme aux États-Unis, un détenu arriver menottes aux poignets, c’est terrible.

L’affaire Boulin, vous le disiez, a été la plus marquante pour vous. Si vous aviez eu le choix, quelle affaire auriez-vous aimé instruire ?

[Il réfléchit] L’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri ! Cela aurait été très intéressant, je trouve. En plus, vous vous heurtez à des pouvoirs bien en place pour trouver la vérité.

En tant que juge, faut-il nécessairement se heurter à un pouvoir ? On a le sentiment que vous prenez plaisir à déranger l’ordre établi…

Disons que je suis un héritier spirituel de la Révolution française. Je n’aime pas les corporations et les privilèges.

Vous êtes aujourd’hui retraité. Que faites-vous désormais ?

Pour l’instant, j’ai écrit un livre. Cela m’a pris beaucoup de temps. Maintenant, j’ai mon jardin. Je me suis converti à la permaculture. L’idée, c’est de cultiver mes propres légumes, de ne pas mettre de produits. C’est parfait. Et puis, il reste toujours le piano.

Mémoires d'un juge trop indépendant, de Renaud Van Ruymbeke, éditions Tallandier, 7 janvier 2020, 304 pages, 20,9 euros.