Agression raciste et antiflics ou guerre « de jeunes coqs », que s’est-il vraiment passé à Belfort ?

ENQUÊTE Un article laissant entendre qu’un jeune musulman a été tabassé parce qu’il avait célébré la fête de Noël a créé une polémique

Vincent Vantighem

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Une patrouille de la police. (Illustration)
Une patrouille de la police. (Illustration) — A. GELEBART / 20 MINUTES
  • Au lendemain de Noël, un article des Dernières nouvelles d’Alsace a laissé entendre qu’un jeune homme musulman avait été tabassé pour avoir posté des photos d’un repas de Noël sur SnapChat.
  • L’affaire a changé de dimension après la parution d’une dépêche de l’Agence France Presse et un tweet de Gérald Darmanin.
  • Après quatre jours d’enquête, il s’agirait plus d’une querelle d’ego que d’une agression raciste.

Une maman forcément émue. Un quotidien régional très réactif. Et un ministre de l’Intérieur adepte de Twitter. Il en faut finalement peu pour transformer un simple fait divers se déroulant à Belfort (Territoire de Belfort) en une une polémique nationale sur fond de racisme et de sentiment anti-policier.​

Mais quatre jours après les faits, selon une source proche de l’enquête, il s’avère que c’est plus une « histoire de jeunes coqs voulant comparer la taille de leurs crêtes » qu’une véritable agression qui s’est produite sur place le jour de Noël. Heure par heure, 20 Minutes revient sur la construction de cette polémique…

Samedi 26 décembre, aux alentours de 17h…

Sur leur site internet, Les dernières nouvelles d’Alsace publient un article. « Un jeune homme passé à tabac pour avoir fêté Noël alors qu’il est musulman », annonce son titre. L’article explique qu’un jeune homme a été tabassé après avoir posté sur le réseau social Snapchat des photos d’huîtres et de crevettes constituant un repas de Noël. L’un de ses contacts lui aurait reproché d’avoir célébré la naissance du Christ alors qu’il est « rebeu » (arabe en verlan). L’article s’appuie sur le témoignage de la mère du jeune homme qui est policière en poste à Mulhouse (Haut-Rhin) et membre du syndicat Unsa.

Samedi 26 décembre, 18h49

L’Agence France Presse se fend d’une première dépêche sur le sujet. Celle-ci s’appuie sur une source policière et assure elle aussi, au présent de l’indicatif, que le jeune homme a été agressé « pour avoir fêté Noël et parce qu’il est fils de policier ». La dépêche en question reprend les propos de la mère de famille, fait son petit bonhomme de chemin dans toutes les rédactions de France, et se retrouve vite partout sur la Toile.

Samedi 26 décembre, 21h17

Gérald Darmanin, retweete un article du quotidien Ouest-France qui n’est autre que la dépêche de l’Agence France Presse avec un commentaire personnel dans lequel il mélange le conditionnel et l’indicatif. « A Belfort, un jeune homme agressé parce qu’il aurait fêté Noël et ne serait pas un "bon arabe". Circonstance "aggravante" : être fils de policiers. »

« Ce sont les éléments dont on dispose à ce moment-là, assume l’entourage du ministre de l’Intérieur, contacté ce mardi par 20 Minutes. Un jeune homme a été agressé. Et le ministre a été choqué. Le tweet est logique. Une enquête a été ouverte. A partir de là, c’est l’affaire de la justice, pas du ministère de l’Intérieur… »

En fait, à ce moment précis, l’enquête est déjà bien avancée. Les premières auditions sont en cours. Et selon nos informations, elles amènent les enquêteurs à faire preuve de prudence quant aux faits dénoncés. Mais la machine médiatique est en marche.

Samedi 26 décembre, 22h53

Dans la foulée, le préfet du Territoire de Belfort se met lui aussi à tweeter sur le sujet, mais avec un tout petit peu plus de retenue que Gérald Darmanin. « Soutien à ce jeune belfortain victime de violences inadmissibles », indique-t-il, notamment.

Samedi 26 décembre, 23h34

Deux heures après le ministre de l’Intérieur, c’est au tour de Xavier Bertrand de s’insurger sur son compte Twitter. Le président (LR) de la Région Hauts-de-France retweete, de son côté, un article de L’Alsace et ne s’embarrasse pas avec le conditionnel. « Fils de policier, musulman, il est lâchement tabassé pour avoir fêté Noël », résume-t-il.

Avant de faire passer un message avant tout politique et de désigner, sans penser au respect du contradictoire, un coupable : « Face à tous ceux qui s’en prennent à notre mode de vie, à ce que nous sommes et qui veulent nous imposer leur idéologie, la réponse, tout d’abord pénale, doit être forte. »

Dimanche 27 décembre, 9h04

La polémique se poursuit le dimanche, toujours dans les colonnes des Dernières nouvelles d’Alsace, à qui la mère du jeune homme agressé donne une interview vidéo. Elle explique en détail ce qu’il s’est passé selon elle. « Mon fils a été tabassé parce qu’il est le fils de policiers blancs », martèle-t-elle.

Dimanche 27 décembre, dans la journée

Estimant que toute cette polémique pourrait entraîner un « risque de trouble à l’ordre public », le procureur de la République de Belfort, Eric Plantier, publie un communiqué très détaillé de deux pages dans lequel il nuance l’histoire et explique que des « informations parcellaires ou inexactes » ont été publiées.

Révélant des éléments de la procédure, comme le lui permet l’article 11 du code de procédure pénale, il indique qu’une rixe a bien eu lieu mais que l’enquête en cours ne permet pas de prétendre qu’un jeune homme a été agressé parce qu’il est le fils de policiers ou parce qu’il est musulman. Il s’agirait plutôt, selon lui, d’une querelle d’ego, le plaignant s’étant de lui-même rendu à un rendez-vous afin de « régler le problème ».

Il regrette au passage « les réactions exacerbées y compris de la part de personnalités politiques et organisations syndicales ». Pour y voir plus clair, il annonce également l’ouverture d’une information judiciaire.

Lundi 28 décembre, dans l’après-midi

Le juge désigné pour instruire l’affaire procède à la mise en examen de deux frères soupçonnés d’avoir porté des coups au jeune homme pour « violences volontaires en réunion ». Un autre est remis en liberté, rien ne permettant de déterminer qu’il est l’auteur d’injures à caractère raciste. Quant au plaignant, examiné par un médecin, il se voit octroyer quatre jours d’incapacité totale de travail (ITT) en raison de quelques dermabrasions dans le dos et d’une plaie au nez sans fracture.