Arrestation de Jean-Luc Brunel : Une ex-mannequin accuse l’agent français de l’avoir rabattue vers Epstein

ENQUETE L’agent de mannequins français a été mis en examen vendredi soir. « 20 Minutes » a recueillli le témoignage d’une ex-mannequin qui affirme avoir été présenté à Jeffrey Epstein par l’agent français

Philippe Berry et Vincent Vantighem (avec Kevin Hall, Ben Wieder et Julie Brown)

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Le «scout» Jean-Luc Brunel était au Brésil en avril 2019 pour un casting à l'agence Mega Models.
Le «scout» Jean-Luc Brunel était au Brésil en avril 2019 pour un casting à l'agence Mega Models. — MEGA MODELS
  • L’agent de mannequins Jean-Luc Brunel a été mis en examen vendredi soir pour viols sur mineur de plus de 15 ans et harcèlement sexuel et placé en détention provisoire.
  • 20 Minutes a recueilli, en partenariat avec le Miami Herald, le témoignage d’une ex-mannequin qui affirme avoir été violée par Jeffrey Epstein, à qui l’agent français l’aurait présentée.
  • Plusieurs témoignages accréditent la thèse selon laquelle Jean-Marc Brunel adressait des jeunes filles à Epstein. L’agent français a, par la voix de son avocate, nié à plusieurs reprises les faits qui lui sont reprochés.

Jean-Luc Brunel a été mis en examen vendredi soir pour « viols sur mineur de plus de 15 ans » et « harcèlement sexuel », et placé sous le statut de témoin assisté pour les faits de « traite des êtres humains aggravée au préjudice de victimes mineures aux fins d’exploitation sexuelle », a indiqué le Parquet de Paris. Il a été placé en détention provisoire. Nous vous proposons de lire (ou relire) cet article, publié après l’arrestation de Jean-Luc Brunel, mais alors qu’il était encore en garde à vue.

« J’ai un très bon ami, il est riche et il a bon cœur. » Quand le patron de son agence lui parle pour la première fois de ce mystérieux « bienfaiteur » au début des années 2000, Jane* se dit qu’elle n’a rien à perdre. Mais au cours des mois suivants, cette mannequin, alors âgée de 24 ans, affirme avoir été violée par Jeffrey Epstein, et elle accuse l’agent français Jean-Luc Brunel d’avoir joué les rabatteurs, selon son témoignage recueilli par 20 Minutes en partenariat avec le Miami Herald (voir encadré). Alors que le septuagénaire français, arrêté à l’aéroport Charles-de-Gaulle mardi, était toujours en garde à vue ce vendredi matin pour les chefs de viols et agressions sexuelles, viols et agressions sexuelles sur mineur de 15 ans, harcèlement sexuel et traite des êtres humains, Jane espère qu’il aura enfin à répondre à la justice. Et elle n’est pas seule.

« En entendant la nouvelle, j’ai pleuré de joie », réagit Thysia Huisman, une ex-mannequin néerlandaise qui affirme avoir été droguée et violée par Jean-Luc Brunel à Paris en 1991, quand elle avait 18 ans. « On attend ça depuis si longtemps, j’espère que toutes les victimes obtiendront justice. »

« Charmeur et blagueur »

New York, fin 2002. Après avoir tenté de percer comme mannequin aux Etats-Unis, Jane est prête à faire ses valises pour rentrer en Europe. Elle n’a réalisé que quelques publicités, et sa carrière ne décolle pas. Son agente américaine tente de l’en dissuader et organise un déjeuner avec le patron de Karin Models New York : Jean-Luc Brunel. « Il était charmeur et blagueur. Il m’a dit que j’avais du potentiel », se souvient-elle. C’est là que le Français lui parle de son « ami », qui « aime dépenser son argent pour les bonnes causes ». Puisqu’elle souhaite étudier, Brunel lui assure que Jeffrey Epstein pourrait jouer les mécènes et payer ses frais d’inscriptions à l’université NYU.

Jean-Luc Brunel au début des années 2000 (profil Myspace).
Jean-Luc Brunel au début des années 2000 (profil Myspace). - MYSPACE

Le millionnaire new-yorkais l’accueille dans sa luxueuse résidence de Manhattan en jeans et en bottes de cow-boy. Epstein explique que « Jean-Look » lui a parlé d’elle, et qu’il sponsorise en effet « les jeunes qui ont du talent et de l’ambition ». Mais il pose une condition : il faut qu’elle soit « complètement honnête » avec lui, qu’elle lui confie ses secrets les plus intimes. Selon Jane, c’est le début d’une relation « sous emprise ». Qui continue avec des cadeaux, du parfum et de la lingerie, notamment. Puis vient un massage sexuel et, enfin, selon son récit, un viol.

C’est après un séjour à Little Saint James, l’île privée d’Epstein dans les Caraïbes, que Jane a enfin le courage de confronter son agresseur, mi-2003 – un ami à qui elle s’était confiée à l’époque corrobore son témoignage. Peu de temps après, elle reçoit des coups de téléphone anonymes menaçants, et décide de rentrer en Europe. Selon elle, « le traumatisme psychologique a duré bien plus longtemps que la douleur physique du viol ». Jane ne peut pas prouver que Jean-Luc Brunel savait qu’il l’envoyait chez un prédateur. Mais ce qui est sûr, selon elle, c’est qu’il a attendu qu’elle soit vulnérable et désespérée pour lui présenter son « bon ami ».

Jeffrey Epstein en juillet 2013 (photo d'illustration)
Jeffrey Epstein en juillet 2013 (photo d'illustration) - AFP

Brunel-Maxwell-Epstein, un trio aux liens trentenaires

Ce témoignage s’ajoute à celui de l’Américaine Virginia Roberts-Giuffre. Cette accusatrice de Jeffrey Epstein a affirmé dans une déclaration sous serment, en 2015, avoir été contrainte à avoir des relations sexuelles avec plusieurs proches du financier new-yorkais, dont le Prince Andrew et Jean-Luc Brunel. Selon elle, Ghislaine Maxwell, inculpée en juillet dernier pour trafic de mineures, recrutait principalement des lycéennes américaines, et Jean-Luc Brunel faisait venir des jeunes filles mineures d’Europe de l’Est et d’Amérique du Sud via son agence de mannequins MC2 de Miami, dans laquelle Epstein a investi.

Selon nos informations, l’amitié entre Brunel et Maxwell remonte aux années 1980 à Paris. Et c’est la Franco-Britannique qui aurait présenté l’agent français à son compagnon Jeffrey Epstein au début des années 1990, à New York. Le trio a voyagé ensemble une vingtaine de fois à bord du jet privé de Jeffrey Epstein.

L'agent français Jean-Luc Brunel et Ghislaine Maxwell sur l'île de Jeffrey Epstein, au milieu des années 2000.
L'agent français Jean-Luc Brunel et Ghislaine Maxwell sur l'île de Jeffrey Epstein, au milieu des années 2000. - Photos fournies à «20 Minutes»

La piste sud-américaine

Si des mannequins signées par Jean-Luc Brunel aux Etats-Unis ont connu un certain succès, ce n’était que la partie émergée de l’iceberg. Joey Hunter, dont « le plus grand regret » est d’avoir brièvement travaillé avec Brunel à la tête de l’agence Karin New York, a confié à 20 Minutes son incompréhension de voir « des filles très jeunes, qui n’avaient absolument pas le potentiel pour être mannequin » être recrutées. C’est Maritza Vasquez, l’ancienne comptable de l’agence MC2, qui apporte la réponse. Selon son témoignage, recueilli par le Miami Herald, ces jeunes filles, venant notamment du Brésil, étaient régulièrement envoyées par Jean-Luc Brunel chez Jeffrey Epstein à des « fêtes » : « La seule raison pour laquelle M. Epstein était impliqué [financièrement dans l’agence], c’était pour les filles, car ce n’était pas une entreprise qui gagnait de l’argent ».

La piste sud-américaine mène notamment au concours-tremplin New Generation, organisé par Jean-Luc Brunel à Quayaquil, en Equateur, en août 2004. Une quarantaine de candidates y participent avec l’espoir de décrocher un contrat aux Etats-Unis. Certaines n’ont que 14 ou 15 ans.

Des participantes au concours New Generation organisé le 25 août 2004 par l'agent Jean-Luc Brunel en Equateur (photos fournies par Glaucia Fekete).
Des participantes au concours New Generation organisé le 25 août 2004 par l'agent Jean-Luc Brunel en Equateur (photos fournies par Glaucia Fekete). - Glaucia Fekete

L’Autrichienne Cordula Pfluegl, 17 ans à l’époque de ce concours, se souvient que le quinquagénaire français était « creepy et très tactile avec les filles ». Selon elle, il avait « en permanence trois ou quatre Brésiliennes autour de lui », dont une qui était visiblement sa « girlfriend ». Cette dernière a d’abord assuré qu’elle avait 21 ans. Mais selon Glaucia Fekete, une lycéenne venue du Brésil avec un « chaperon », la « copine » de Brunel a par la suite reconnu qu’elle était mineure.

Fekete et Pfluegl ne se souviennent pas d’avoir vu Jeffrey Epstein en Equateur. Mais selon le manifeste de vol, le jet privé d’Epstein, surnommé par les tabloïds le « Lolita Express », se pose pourtant à l’aéroport de Quayaquil le 24 août, la veille du concours, puis redécolle le 25. Cordula Pfluegl se rappelle en revanche que « les Brésiliennes parlaient tout le temps d’une ''île'' ». Avec le recul, elle se dit qu’elle a eu de la chance de ne jamais y être invitée.

(*) le prénom a été changé

20 secondes de contexte

20 Minutes enquête depuis plusieurs mois sur les liens entre Jeffrey Epstein et Jean-Luc Brunel des deux côtés de l’Atlantique, en collaboration avec le Miami Herald (groupe McClatchy). En 2018, les révélations du quotidien américain et de sa journaliste Julie K. Brown avaient contribué à relancer l’enquête de la justice américaine et conduit à l’arrestation d’Epstein en juillet 2019.