Attaque du Thalys : Ayoub El Khazzani condamné à la prison à perpétuité

PROCES La cour d’assises spéciale a condamné à de lourdes peines les quatre hommes jugés pour leur implication dans l’attaque d’un Thalys en août 2015

Thibaut Chevillard
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Ayoub El-Khazzani (à gauche) est jugé aux côtés de trois autres hommes
Ayoub El-Khazzani (à gauche) est jugé aux côtés de trois autres hommes — Elisabeth De Pourquery / AFP
  • Quatre hommes, impliqués dans l’attaque d’un Thalys reliant Paris à Amsterdam en août 2015, comparaissaient devant la cour d’assises spéciale depuis la mi-novembre. Un passager avait été grièvement blessé.
  • Ayoub El Khazzani, qui avait ouvert le feu à l’intérieur du train, répondait de « tentative d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste » et d'« association de malfaiteurs terroriste criminelle ». Ce citoyen marocain, alors âgé de 26 ans, agissait sur instruction d’Abdelhamid Abaaoud, coordinateur de la cellule terroriste ayant frappé la France et la Belgique en 2015 et 2016.
  • Ce jeudi, la cour d’assises spéciale a rendu son verdict. Elle a condamné les accusés à de lourdes peines. 

A la cour d’assises spéciale à Paris,

A l’annonce du verdict, les quatre accusés sont restés impassibles. Jugé par la cour d’assises spéciale pour avoir ouvert le feu dans un Thalys en août 2015, Ayoub El Khazzani a été condamné ce jeudi à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une période de sûreté de vingt-deux ans, et d’interdiction de séjour définitive du territoire français. Les magistrats ont ainsi suivi les réquisitions des avocats généraux qui estimaient que ce Marocain de 31 ans refusait « d’assumer » son acte et s’était « enfermé dans une version fantaisiste ». La cour « n’a pas été convaincue par vos explications », a résumé le président, Franck Zientara.

Tout au long de son procès, le djihadiste, radicalisé depuis 2014, n’a cessé de clamer que son projet ne consistait pas à commettre une tuerie de masse. Abdelhamid Abaaoud, le coordinateur des attentats du 13-Novembre, lui aurait confié pour mission de tuer des membres de la commission européenne et des militaires américains présents dans le train, sans que l’on ne sache vraiment comment il aurait pu les identifier. Pris de doutes, il aurait renoncé à cette attaque au dernier moment, juste après être sorti des toilettes torse nu, armé d’une kalachnikov, d'un pistolet et d'un cutter.

30 ans de prison pour « l’éclaireur »

Il était tombé nez à nez avec Damien A., un passager de 28 ans, et s’était battu avec lui. Il avait ensuite ouvert le feu sur Mark Moogalian, un enseignant franco-américain qui s’était enfui en emportant le fusil d’assaut qu’il avait fait tomber. El Khazzani avait été maîtrisé quelques minutes plus tard par plusieurs passagers, dont trois jeunes américains qui voyageaient en Europe cet été-là, érigés depuis en héros. Pour l’accusation, seules des munitions défectueuses et l’intervention de ces passagers ont empêché El Khazzani de commettre un « massacre ». El Khazzani a montré « sa détermination dans le projet de tuer tous les passagers », a souligné Franck Zientara.

Mercredi, son avocate, Me Sarah Mauger-Poliak, avait supplié la cour « d’écarter la perpétuité » pour son client, « meurtri de culpabilité », « qui a réfléchi, qui s’est instruit ». Cette jeune pénaliste pugnace, éloquente et « passionnée », comme l’a qualifiée un jour le président Zientara, a expliqué que son client n’avait « pas grand-chose à voir avec le monstre qu’on aurait voulu qu’il soit ». « Est-ce inconcevable de penser qu’il ait pu hésiter simplement parce que c’est un homme ? »

Invité à s’exprimer une dernière fois avant que les magistrats ne partent délibérer, El Khazzani a exprimé jeudi matin des regrets « pour les victimes, que j’ai agressées gratuitement ». « Je suis désolé, du fond du cœur, a-t-il ajouté. Ça me déchire ce que j'ai fait, ça me glace le sang. » Alors que le procès n’a pas permis d’éclairer certaines zones d’ombre de l’affaire, il a assuré avoir « tout dit » à l’audience, « de [son] départ de Syrie jusqu’à la fin ». « Dans ma cellule, j’ai pensé me faire du mal à moi-même, mais je ne l’ai pas fait pour être ici. »

Surnommé « Abu Hamza le sniper » dans les rangs de Daesh, Bilal Chatra, un Algérien de 24 ans qui a joué le rôle d'« éclaireur » en guidant Ayoub El Khazzani et Abdelhamid Abaaoud entre la Syrie et la Belgique, a écopé d’une peine 27 années de prison, assortie d’une peine de sûreté des deux tiers, et d’une interdiction de séjour définitive du territoire français. Le jeune homme au visage poupin et à l’épaisse chevelure a « régulièrement transmis des informations à Abaaoud et à El Khazzani concernant les routes à emprunter en Europe pour éviter l’arrestation d’Abaaoud qui était recherché », explique le président Zientara. La cour est aussi persuadée qu’il se trouvait bien à Bruxelles au moment des faits, contrairement à ce qu’il affirme.

25 et 8 ans de prison pour les deux autres accusés

Mohamed Bakkali, lui, est condamné à 25 ans de prison, assortie d’une peine de sûreté des deux tiers, et d’interdiction de séjour définitive du territoire français. L’accusation estime que ce Belge de 33 ans est bien le chauffeur qui est allé chercher Abaaoud et El Khazzani en Hongrie et en Allemagne pour les conduire dans un appartement conspiratif à Bruxelles. Déjà mis en cause dans les attentats du 13-Novembre, il a nié tout au long du procès son implication dans l’attaque du Thalys. « La cour n’a pas été convaincue par vos protestations d’innocence », a indiqué le président Franck Zientara, ajoutant que les investigations téléphoniques prouvaient la culpabilité de ce proche des frères El Bakraoui, qui se sont fait exploser à Bruxelles en mars 2016.

Enfin, la cour condamne Redouane El Amrani Ezzerrifi à une peine de 7 ans de prison. Ce Marocain de 28 ans a aidé trois personnes souhaitant rejoindre Daesh à se rendre en Syrie. Il a croisé la route d’Abdelhamid Abaaoud en 2014. Il a habité avec lui pendant un mois en Turquie et quatre jours à Athènes, alors qu’Abaaoud préparait des attentats en Belgique. Après avoir repris son chemin vers l’Europe, ce migrant a donné aux coordinateurs des attentats du 13-Novembre des indications à Abaaoud « pour atteindre l’Autriche » en évitant les forces de sécurité qui le recherchaient, a expliqué Franck Zientara.

« L’avant-garde du procès du 13-Novembre »

Mark Loogalian, grièvement blessé durant l’attaque, s’est dit « satisfait » du verdict. « Justice a été faite, c’est un soulagement », a ajouté son épouse Isabelle qui a souffert, durant cinq semaines de procès, « de revivre ce moment ».

« Les juges se sont vraiment attachés, dans le détail, à expliquer en quoi cette cellule terroriste envoyée depuis la Syrie pour semer la mort sur le territoire français s’inscrivait dans le temps long », a délcaré l’avocat du couple Moogalian et des trois Américains, Me Thibault de Montbrial. « C’est un procès dont les faits ne peuvent pas se dissocier de ceux terribles qui seront commis quelques mois plus tard le 13 novembre 2015 et qui seront jugés l’année prochaine à paris », a-t-il ajouté. « Ce procès Thalys c’était en quelque sorte l’avant-garde du procès du 13-Novembre. »

Les condamnés ont dix jours pour faire appel.