Attentats de janvier 2015 : Après trois mois de procès, le verdict va tomber pour les 14 accusés

PROCES Plus de trois mois après l'ouverture du procès des attentats de janvier 2015, la cour d'assises spéciale s'apprête à rendre son verdict

Caroline Politi
— 
Ali Riza Polat est le seul accusé présent dans le box à être soupçonné de complicité de crimes.
Ali Riza Polat est le seul accusé présent dans le box à être soupçonné de complicité de crimes. — Benoit PEYRUCQ / AFP
  • Les 11 accusés présents – trois sont jugés par défaut – n’ont eu de cesse de nier devant la cour d’assises spéciale avoir été au courant des projets mortifères et terroristes d’Amedy Coulibaly et des frères Kouachi.
  • Les avocats généraux ont requis des peines allant de cinq ans de prison à la réclusion criminelle à perpétuité contre le principal accusé.
  • Durant ce procès, trois attaques terroristes, dont deux directement liées à la republication des caricatures dans Charlie Hebdo, ont été perpétrées à Nice, Paris et Conflans-Sainte-Honorine.

Pendant près d’un mois, on les a presque oubliés, les dix accusés assis en rang d’oignon dans les deux larges box de la cour d’assises spéciale, le onzième comparaissant libre. Pendant près d’un mois, on les a à peine entendus, la parole était aux victimes des attentats de janvier 2015. Les survivants de Charlie, d’abord, ont raconté l’odeur de la poudre et du sang, les hurlements de douleur et le silence de ceux qui n’étaient plus. « Aucun d’entre nous n’a échappé à ce qu’il s’est passé, je me vois comme un survivant », résume Simon Fieschi, le webmaster de l’hebdomadaire satirique, blessé par deux balles de Kalachnikov.

A la barre, témoins et victimes semblent revivre cette 1 minute et 49 secondes d’effroi. « Cet attentat, il est en moi, comme incarné dans ma peau », insiste la chroniqueuse Sigolène Vinson. Elle a beau avoir changé de vie, les souvenirs l’ont suivi, à commencer par le regard de Chérif Kouachi pointant son arme sur elle avant de l’épargner parce qu’elle est une femme. Depuis cinq ans, la veuve de Cabu, féru de jazz, n’écoute plus de musique. La fille d’Honoré continue de se demander ce que son père aurait dit aux terroristes si ces derniers lui en avaient laissé le temps. « Il leur aurait posé des questions, sur leur enfance, sur leurs rêves. »

Au milieu des larmes, il y a parfois des moments de lumière, comme lorsque la veuve de Frédéric Boisseau, employé de la Sodexo tué alors qu’il se trouvait à proximité de la rédaction, se remémore leur rencontre à bord d’un train de banlieue. Un regard qui en dit long mais aucun numéro de téléphone échangé. Pendant des semaines, ils ont, l’un et l’autre, tenté de reprendre le même train. En vain. C’est lorsqu’ils n’y croyaient plus vraiment qu’ils se sont recroisés. Dix-sept ans de vie commune, deux enfants et des copains tous les week-ends à la maison anéantis, par une rafale de Kalachnikov. Et puis, il y a eu ces rires, discrets d’abord puis aussi francs qu’inattendus, dans la salle comme dans le box, lorsque des dessins de Charb ont été projetés à l’audience. Quelques jours plus tard, lors d’une longue suspension, deux des accusés feuillettent le numéro pour les 50 ans de Charlie Hebdo.

La culpabilité de ceux qui restent

Raconter les morts, c’est aussi raconter ce sentiment de culpabilité qui colle à la peau des survivants. Celui de la femme de Philippe Braham qui ne parvient pas à se pardonner de lui avoir reproché, la veille de la tuerie de l’Hyper Cacher, d’avoir oublié une partie des courses. Pour lui faire plaisir, il est retourné au supermarché et a croisé le chemin d’Amedy Coulibaly. C’est Jean-Luc qui s’en veut d’être resté cacher au sous-sol du magasin ou Brigitte qui réprime un sanglot en se remémorant s’être bouchée les oreilles pour ne plus entendre les râles insoutenables de Yohan Cohen, grièvement blessé au visage, qui a agonisé plus d’une heure.

Certains otages ont été confrontés à des dilemmes insoutenables. La dessinatrice Coco sommée par les frères Kouachi, une Kalachnikov sur la tempe, de les conduire aux locaux de Charlie Hebdo ou Zarie Sibony, caissière à l’Hyper Cacher, envoyée par Amedy Coulibaly pour faire remonter les otages cachés à la cave. Personne ne veut la suivre. Que faire ? Rester au sous-sol au risque de faire tuer ses collègues ou revenir sans personne sous peine, cette fois, d’être la cible de la colère du terroriste ? Elle remonte, il l’épargne.

A la barre, il y a aussi les regrets de ceux qui se demandent s’ils auraient pu limiter la longue liste des morts. « Je suis persuadée que si j’en avais tué ou simplement maîtrisé un, peut-être qu’Ahmed [Merabet] serait vivant », insiste l’une des collègues du policier assassiné par les frères Kouachi. Jonathan, le binôme de la policière municipale Clarissa Jean-Philippe, assassinée à Montrouge par Amedy Coulibaly a poursuivi sur 300 mètres le terroriste, uniquement armé d’un tonfa, d’une bombe lacrymogène et d’une paire de menottes, sans parvenir à le rattraper. « On était nu, Monsieur le président, ce jour-là », a-t-il confié, des sanglots étranglés dans la gorge. Et puis les questions sans réponse de Romain D. Pourquoi a-t-il été la cible de tirs de Kalachnikov alors qu’il faisait un jogging, seul, sur la Coulée verte ? Et qui a tiré ? Les quatre ans d’investigations, l’analyse de 37 millions de données téléphoniques, l’auditions de dizaines de témoins n’ont pas permis de lever tous les mystères de cette affaire.

Que savaient les accusés ?

Puis s’est ouvert un second procès, presque un procès dans le procès. Finies les larmes, place au fond. Aux faits. Les accusés sont soupçonnés d’avoir, à divers degrés, apportés leur concours aux terroristes en leur fournissant des armes, des munitions ou des véhicules. Pendant les quatre semaines d’audition, tous ont juré qu’ils ignoraient leurs projets, expliqué qu’ils pensaient fournir des armes pour un braquage ou un «go fast». Mais comment s’y retrouver au milieu des innombrables mensonges des uns et des autres avancés tout au long de la procédure ? « J’ai dit que de la merde », a d’emblée reconnu Mickaël Pastor Alwatik, « j’ai fait l’idiot », insiste Mohamed Farès. Tous promettent que cette fois, ils disent la vérité. Certains avouent ce qu’ils ont toujours nié. Oui, reconnaît Ali Riza Polat, le seul accusé présent jugé pour complicité de crimes, il a bien écrit cette liste pour s’enquérir du prix du C4 ou des chargeurs de Kalachnikov. Mais, insiste-t-il encore, il pensait qu’Amedy Coulibaly prévoyait un vol à main armée.

Ce point a été au centre des débats car la qualification d’« association de malfaiteurs terroriste criminelle », pour laquelle la majorité des accusés sont jugés, implique qu’ils étaient conscients du projet terroriste. Pour tenter de discerner les motivations, la cour s’est longuement penchée sur leur rapport à la religion ou leur vision du conflit syrien. Pour certains, à l’instar de Miguel Martinez, ces soupçons ont vacillé pendant les débats. Son beau-père, qui avait soutenu pendant l’instruction l’avoir vu rire devant une vidéo de décapitation a reconnu qu’il s’agissait peut-être du film Bernie, d’Albert Dupontel. Mais pour le parquet, leur connaissance de la radicalisation d’Amedy Coulibaly – certains ne l’ont pourtant jamais rencontré – suffit à prouver qu’ils pouvaient se douter du but poursuivi par les terroristes. Les avocats généraux ont requis des peines allant de 5 ans de prison à la réclusion criminelle à perpétuité. « Sans eux, Amedy Coulibaly n’est rien », a insisté l’une des représentantes du ministère public.

La une de Charlie Hebdo pour le début du procès des attentats de janvier 2015.
La une de Charlie Hebdo pour le début du procès des attentats de janvier 2015. - AFP

Rarement les débats au sein d’une cour d’assises n’auront autant fait écho à l’actualité : au cours des trois mois et demi qu’a duré ce procès – suspendu un mois après que trois accusés ont attrapé le Covid-19 –, trois attentats ont frappé la France, quatre personnes sont mortes, deux autres grièvement blessés. Deux des attaques, devant les anciens locaux de l’hebdomadaire satirique et contre Samuel Paty sont directement liées à la republication des caricatures, la dernière à Nice est en lien avec l’attentat de Conflans.

« Pendant ce procès, nous avons reçu des milliers de menaces à Charlie Hebdo, et bien pire encore, mais ça, je ne peux pas vous en parler », assurait dans sa plaidoirie l’avocat historique du journal, Me Richard Malka. Ces événements ne « joueront » pas sur la décision des magistrats mais cela « colore » le procès. Et montre que plus que jamais, les questions abordées dans cette cours d’assises sont toujours d’actualité.