Attaque du Thalys : « Je serais à votre place, je dirais que c’est suspect… » Mohamed Bakkali se défend d’avoir été le « chauffeur » du tireur

PROCES La cour d’assises spéciale a interrogé Mohamed Bakkali, accusé d’avoir été le « chauffeur » d’Abdelhamid Abaaoud et d’Ayoub El Khazzani dans l’ultime partie de leur voyage entre la Syrie et la Belgique

Thibaut Chevillard
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Mohamed Bakkali (4e à droite) dans le box des accusés
Mohamed Bakkali (4e à droite) dans le box des accusés — ELISABETH DE POURQUERY / AFP
  • Quatre hommes, impliqués dans l’attaque d’un Thalys reliant Paris à Amsterdam en août 2015, comparaissent devant la cour d’assises spéciale depuis lundi. Un passager avait été grièvement blessé.
  • Ayoub El Khazzani, qui avait ouvert le feu à l’intérieur du train, répond de « tentative d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste » et « association de malfaiteurs terroriste criminelle ». Ce citoyen marocain, alors âgé de 26 ans, agissait sur instruction d’Abdelhamid Abaaoud, coordinateur de la cellule terroriste ayant frappé la France et la Belgique en 2015 et 2016.
  • Ce vendredi, la cour a interrogé Mohamed Bakkali, un Belge de 33 ans accusé d’avoir été le « chauffeur » d’Abdelhamid Abaaoud et Ayoub El Khazzani, dans l’ultime partie de leur voyage entre la Syrie et la Belgique.

A la cour d’assises spéciale à Paris,

« On essaie de me mettre dans une position ! » Cheveux rasés, barbe taillée, chemise verte, Mohamed Bakkali est accusé d’avoir été le « chauffeur » d’Ayoub el Khazzani, le tireur du Thalys, et d’Abdelhamid Abaaoud, le coordinateur des attentats du 13-Novembre. En août 2015, les deux hommes sont partis de Syrie en suivant la route des Balkans. Ils ont été aidés par un mystérieux chauffeur qui les a convoyés à Bruxelles – l’un depuis la Hongrie, l’autre depuis l’Allemagne. « Je n’ai pas été les chercher », assure ce Belge de 33 ans qui est bien décidé, ce vendredi, à démonter ce dossier qu’il connaît dans les moindres détails.

S’il est jugé depuis plusieurs semaines aux côtés d’Ayoub el Khazzani et de trois autres hommes, c’est uniquement parce que la justice l’avait « sous la main ». « On m’a inculpé dans le dossier des attentats du 13-Novembre, et on est venu me chercher deux ans après. On m’a impliqué dans cette affaire sur la base d’éléments infimes », résume-t-il très bien. Il est effectivement accusé d’avoir loué une voiture et des appartements aux membres de la cellule terroriste qui ont frappé Paris puis Bruxelles quelques mois plus tard.

« Cela fait trois ans qu’on m’accuse pour quelque chose que je n’ai pas fait »

Mais il souligne, avec beaucoup d’assurance, que les preuves l’impliquant dans l’attentat du Thalys sont minces. Des hasards, des coïncidences tout au plus. Mais rien qui ne le met en cause solidement. Même ses coaccusés ont assuré ne pas le reconnaître comme étant le fameux chauffeur que tout le monde cherche à identifier formellement. « Cela fait trois ans qu’on m’accuse pour quelque chose que je n’ai pas fait, c’est normal que cela me passionne ! »

« Votre ligne téléphonique de l’époque borne au même endroit que la ligne qu’on va appeler la ligne chauffeur », commence le président. « C’est des amateurs les policiers belges », répond l’accusé, soulignant point par point les lacunes de l’enquête concernant la téléphonie. « Il y a des choses qui sont anormales », regrette le magistrat, assurant que l’accusation « ne repose pas exclusivement » sur la téléphonie. « Si ! » rétorque immédiatement Bakkali. C’est, en tout cas, le seul élément matériel du dossier le rattachant directement à l’attaque.

Pour le reste, il explique en substance qu’il était là au mauvais endroit au mauvais moment. « A aucun moment, je n’ai eu une intention terroriste dans ce que j’ai fait. » Il fréquentait les frères Ibrahim et Khalid el Bakraoui, qui se sont fait exploser à Bruxelles en mars 2016. L’un était son « associé » dans un business de contrefaçon, l’autre jouait avec lui à la Playstation. Rétrospectivement, il estime qu’il ne les « connaissai [t] pas bien » parce qu’il « condamne » avec force « ce qu’ils ont fait ».

« Je serais à votre place, je dirais aussi que c’est suspect »

Il concède s’être informé il y a des années sur Daesh et la situation en Syrie, parce que tout le monde en parlait. « Mais ça ne m’obnubilait pas. » Dans l’un des ordinateurs qui ont été saisis chez son père, à Verviers, ont été retrouvés « des photos d’Oussama Ben Laden des chants djihadistes, de la propagande djihadiste », égrène le président. Mohamed Bakkali le coupe : tous ces fichiers ne représentent que 0,2 % du contenu du dossier dans lequel ils ont été retrouvés (il a fait le calcul). « Même si c’était quatre fois plus, ça ne ferait même pas 1 % ! » Et il y avait aussi une photo du pape Benoît XVI, fait-il remarquer.

Il y a aussi cette carte micro SD, retrouvée chez son épouse, poursuit le président. Les vidéos qu’elle contenait montraient le directeur général du centre d’étude de l’énergie nucléaire belge qui avait été discrètement surveillé et filmé par une caméra placée dans un fourré, devant chez lui.

Là encore, il a une explication. Khalid el Bakraoui, qui s’est fait exploser dans une rame du métro de Bruxelles, lui avait donné une caméra pour qu’il la vende lors d’une brocante. Il avait récupéré la carte et l’avait « mise de côté » pensant qu’elle était vide. « Bien sûr, c’est plus curieux, reconnaît l’accusé. Je serais à votre place, je dirais que c’est suspect, je comprends bien sûr. Mais je ne peux pas donner plus d’explications. »

« C’est normal que je me défende de manière virulente »

Curieux, tout comme ces conversations retrouvées dans un ordinateur après les attentats de Bruxelles. Ibrahim el Bakraoui, qui s’est fait exploser à l’aéroport, et un autre djihadiste discutent d’un plan pour sortir de prison Mohamed Bakkali et Mehdi Nemmouche, l’auteur de l’attentat du musée juif de Bruxelles en 2014. Ils pourraient « kidnapper une ou deux têtes et demander en contrepartie la libération de certains frères », « en priorité » ceux qui ont « travaillé ». « On n’organise pas une opération de sauvetage pour la 5e, la 20e, la 30e roue du carrosse, c’est curieux », observe le président Zientara. Bakkali botte en touche.

Au tour de l’un des deux avocats généraux de l’interroger. « Vous connaissez ce dossier aussi bien que nous, si ce n’est mieux », lance-t-il à l’accusé qu’il qualifie d'« extrêmement intelligent ». Bakkali hausse la voix. « Ne me dites pas que je suis extrêmement intelligent, les experts psychiatres ont dit que j’étais au niveau de la moyenne », explique-t-il. Avant de conclure : « Je n’ai rien à voir avec cette histoire et c’est normal que je me défende de manière virulente et que j’étudie mon dossier ». Le verdict doit être rendu le 17 décembre.