Euro 2016 à Marseille : De « supporter » à « handicapé », la vie brisée d’Andrew Bache par des hooligans russes

PROCES Le deuxième jour du procès dit des hooligans russes laisse apparaître en filigrane l’existence détruite de la victime, un supporter anglais agressé en marge de l’Euro 2016 à Marseille

Mathilde Ceilles
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De violentes bagarres avaient opposé Anglais et Russes lors de l'Euro 2016 à Marseille
De violentes bagarres avaient opposé Anglais et Russes lors de l'Euro 2016 à Marseille — LEON NEAL/AFP
  • Ce lundi s’est ouvert le procès de deux supporters de football russes accusés d’avoir violemment tabassé un fan anglais en marge de l’Euro 2016 à Marseille.
  • En ce deuxième jour, la cour s’est attardée notamment sur la vie brisée de la victime, aujourd’hui handicapée et traumatisée.

De notre envoyée spéciale à la cour d’assises des Bouches-du-Rhône,

Il s’appelle Andrew Bache, mais ses copains de stade l’appelaient Pepe. Un Anglais moyen, selon les termes de son avocat Me Olivier Rosato, « le type de la classe ouvrière » passionné par « sa famille, le pub et son équipe de football, "Pompey", le club de Portsmouth. » Une passion qui lui fait traverser les frontières. Comme ce jour de juin 2016. Il fait très chaud à Marseille sur le Vieux-Port. Andrew Bache vient vivre la ferveur du Vélodrome, le temps d’un match de l’Euro qui oppose l’Angleterre à la Russie. En guise d’avant-match, Andrew Bache boit. Beaucoup. Les expertises relèveront un taux d’alcoolémie de 1,87 gramme.

A quelques heures du coup d’envoi, le voilà mêlé à des dizaines et dizaines d’autres supporters anglais qui ont été invités à regagner le cours Estienne-d’Orves, converti en une sorte de fan zone. L’ambiance est d’abord bon enfant, selon les déclarations à la barre de plusieurs membres des forces de l’ordre. Soudain, au loin, surgit un groupe compact, comme en attestent les vidéos diffusées à l’audience ce mardi. Une « vague » de supporters russes, selon les termes d’un CRS, un véritable « commando » de « hooligans », venu du Vélodrome pour, selon un autre CRS, s’en prendre aux Anglais.

« Le visage d’un boxeur qui sort d’un match »

Dans cette vague, plusieurs hommes agressent violemment Andrew Bache, alors qu’il marche « lourdement », selon une enquêtrice. Des coups de poing, de chaises. L’un d’eux aborde alors un tee-shirt avec une inscription en lettre cyrillique, indiquant « Je suis Russe ». Andrew Bache tombe de tout son poids, plutôt élevé, la tête la première, inanimé, inconscient. Les images projetées dans la salle d’audience de la cour d’assises des Bouches-du-Rhône sont difficilement soutenables. Le visage de la victime est couvert de sang. Le premier CRS qui le prend en charge se souvient à la barre du tribunal d’un homme « tuméfié » « Le sang sortait de ses oreilles. On aurait dit le visage d’un boxeur qui sort d’un match. »

Mais, tout ceci, Andrew Bache ne peut pas le raconter à la cour d’assises des Bouches-du-Rhône, qui se penche depuis ce lundi sur cette violente agression. La principale victime est en effet absente de son propre procès. Si seule son ombre plane sur cette audience médiatique, c’est parce qu’Andrew Bache est devenu l’ombre de lui-même. Des années après, le supporter de foot d’autrefois souffre encore et toujours de lourdes séquelles de son agression. Incapable de se mouvoir sur une longue distance, il lui est de plus extrêmement difficile de s’exprimer.

Devant la case profession, l’officier de police anglais qui l’a auditionné a inscrit un seul mot : « handicapé ». L’homme ne peut plus vivre seul. Impossible de retrouver une vie professionnelle. Sa compagne d’alors l’a quittée. Une vie brisée en quelques minutes.

« Tout est excessivement traumatique pour lui »

De cette agression qui a changé le cours de son existence, et celle de ses proches, Andrew Bache n’a aucun souvenir. Une autre séquelle. Seule subsiste la douleur de voir sa santé se détériorer de jour en jour, et redevenir un enfant, à 55 ans, couvé par son fils qui a tout quitté pour s’occuper de lui. « Tout est excessivement traumatique pour lui, explique à la barre Harry Bache. Quand on parle de ce qui s’est passé, il fond en larmes. » Au point que, malgré les sollicitations répétées de son avocat, Harry Bache n’ose demander à son père de tourner une vidéo à destination des jurés.

Dans le box des accusés, Pavel Kossov et Mikhaïl Ivkine écoutent, quasi impassibles. La veille, les deux Russes avaient reconnu des coups sur l’Anglais, mais minimisé leur implication. En cette deuxième journée, le président ne leur a pratiquement pas donné la parole. Mais leurs avocats ont tenté de se faire entendre, écartant la thèse de l’accusation. « Je voudrais que la cour ait une vision objective des circonstances, lance ainsi Me Alain Duflot. Ce n’était pas des méchants Russes d’un côté et des Anglais gentiment attablés. Ce n’est pas vrai. » Une question qui occupera sûrement les jurés en ce troisième jour, où seront notamment auditionnés trois enquêteurs anglais.