Lyon : Deux policiers jugés pour des violences après le passage à tabac d’un jeune homme en marge d’une manif

VIOLENCES EN REUNION Les faits, survenus à Lyon le 10 décembre 2019 en marge d’une manifestation contre la réforme des retraites, avaient été filmés et grandement médiatisés. Un an plus tard, la victime Arthur Naciri, attend que justice soit faite

Elisa Frisullo

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La manifestation du 10 décembre 2019 à Lyon avait été émaillée d'affrontements.
La manifestation du 10 décembre 2019 à Lyon avait été émaillée d'affrontements. — ROMAIN DOUCELIN/SIPA
  • Le 10 décembre 2019, Arthur, 24 ans, avait été violenté place Bellecour en marge d’une manifestation contre les retraites, par des policiers selon sa version, corroborée par des images et vidéos de la scène.
  • Un passage à tabac « gratuit » selon la victime qui ne faisait que déambuler tranquillement lors des faits, selon son avocat.
  • Après enquête de l’IGPN, deux policiers suspectés de ces violences doivent être jugés jeudi à Lyon, un an jour pour jour après les faits.

« Je ne dis pas que tous les policiers sont comme ça. Mais ceux qui m’ont tabassé sont des sauvages. Ils ont fait cela gratuitement, en meute et en m’insultant. » Il y a un an presque jour pour jour, Arthur Naciri, 24 ans, se confiait à 20 Minutes, au lendemain des violences subies place Bellecour, en marge d’une manifestation contre la réforme des retraites. Le jeune homme sortait tout juste d’une nuit aux urgences après avoir été passé à tabac « par des policiers ».

A la suite de l’enquête préliminaire confiée par le parquet de Lyon à l’IGPN, deux fonctionnaires de police de la sûreté du Rhône, soupçonnés de « violences volontaires en réunion par personne dépositaire de l’autorité publique » doivent comparaître jeudi devant le tribunal correctionnel de Lyon. Une audience, qui risque d’être renvoyée pour des questions administratives, qu’Arthur Naciri attend avec impatience. « Il attend que chacun reconnaisse ses responsabilités et que justice soit faite. Il en a besoin pour se reconstruire », indique à 20 Minutes son avocat, Thomas Fourrey.

Des images, vidéos et une grosse médiatisation

Ce procès a un écho particulier dans le contexte actuel de mobilisation contre la loi « Sécurité globale » visant notamment à interdire de photographier les forces de l’ordre. Car il y a un an, les vidéos de l’agression d’Arthur et les photographies ont conduit à la médiatisation de l’affaire et probablement accéléré l’enquête de l’IGPN. « S’il n’y avait pas eu les vidéos pour voir l’acharnement contre mon client, on n’en serait sans doute pas là », ajoute son avocat.

Ce 10 décembre, après un défilé marqué par des heurts entre policiers et des manifestants, le cortège était arrivé place Bellecour, en début d’après-midi. Arthur Naciri, venu à Lyon voir des copains avant de rejoindre un poste de barman au Club Med dans les Alpes le lendemain, avait rejoint le cortège, plus par curiosité qu’autre chose.

Arrivé à Bellecour, constatant la tension palpable entre les forces de l’ordre et quelques manifestants, il se dirige vers la place Antonin-Poncet pour partir. « Il déambule, il n’a pas le visage couvert, il a une bouteille d’oasis dans sa poche », rappelle son avocat pour signifier qu’en aucun cas il ne représente une quelconque menace.

Neuf dents cassées, la mâchoire fracturée

Mais un groupe de policiers, regroupés devant un kiosque à journaux, en décident autrement. Sur les images de la scène, on voit distinctement un policier tirer le jeune manifestant, qui se retrouve encerclé par les fonctionnaires. S’en suivent alors une série de coups de pied, de poing et des coups de matraque. « J’ai pris un shoot qui m’a mis à terre. J’ai reçu des coups de poing. Quand ils ont arrêté, un policier m’a encore donné un coup de pied dans la jambe. Il m’a dit "bien fait pour ta gueule" », racontait au lendemain des faits la victime.

Lorsqu’il se relève, hébété, il a le visage en sang, comme le reflètent les images et les témoignages de ceux qui ont assisté à la scène. Dans l’agression, Arthur a perdu neuf dents et a eu la mâchoire fracturée. Pour ces faits, deux des policiers présents lors des violences sont poursuivis. « L’un pour avoir attiré M. Naciri. L’autre pour avoir frappé avec un bâton télescopique », détaille Thomas Fourrey, soucieux que ce procès permette d’établir les responsabilités de chacun. Mais avec la crainte que les prévenus se protègent mutuellement.

« Ils savaient ce qui s’était passé ce jour-là, mais ils ont attendu qu’on vienne les chercher. On verra ce qu’ils disent à l’audience, mais ils ont eu le temps de se concerter pour préparer leur version et se couvrir entre eux », anticipe l’avocat. La hiérarchie des policiers, dont certains membres auraient été présents place Bellecour au moment des faits et auraient vu le garçon en sang, n’aurait pas fait non plus le moindre signalement jusqu’à ce que l’IGPN soit chargée de l’enquête.

Depuis les faits, les policiers incriminés, dont l’avocat Me Lienard n’a pas souhaité s’exprimer pour l’heure, seraient toujours en poste. « Il y a la présomption d’innocence. Tout va bien pour eux, alors que mon client a dû sortir 8.000 euros et emprunter aux copains pour se faire refaire les dents », s’agace Me Fourrey, qui attend également de cette étape judiciaire une réponse financière à la hauteur de frais engagés par son client.

Le jeune barman, au chômage en raison du Covid, a déjà dû payer plusieurs milliers d’euros pour se faire poser des prothèses dentaires et doit subir une intervention chirurgicale pour se faire redresser la cloison nasale. Tout ça, parce que ce jour-là, « il avait deux heures à tuer et qu’il est allé dans la manifestation pour voir ce qu’il se passait », souligne son avocat.