Attentats de janvier 2015 : « Il faut punir les vivants pour leurs fautes »... Le procès entre dans sa dernière ligne droite

COMPTE RENDU Les deux avocats généraux du parquet national antiterroriste se sont succédé lundi et mardi pour requérir contre les 14 accusés jugés depuis le 2 septembre pour des attentats de 2015 dont celui de Charlie-Hebdo

Hélène Sergent

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Le verdict au procès des attentats de janvier 2015 est attendu le 16 décembre.
Le verdict au procès des attentats de janvier 2015 est attendu le 16 décembre. — CELINE BREGAND/SIPA
  • Quatorze personnes sont jugées par la cour d’assises spéciale de Paris pour leur implication, à divers degrés, dans les attaques terroristes des 7,8 et 9 janvier 2015.
  • Interrompu pendant un mois à cause du contexte sanitaire et de l’état de santé dégradé du principal accusé, le procès est entré cette semaine dans sa dernière ligne droite avec les réquisitions des magistrats du parquet antiterroriste. Elles seront suivies des plaidoiries de la défense.
  • Les deux avocats généraux ont requis des peines allant de cinq ans de prison à la réclusion criminelle à la perpétuité.

A la cour d’assises spéciale à Paris

« Il faut punir les vivants pour leurs fautes qui ont permis aux morts de tuer sur leur passage. » C’est en formulant ce vœu que l’avocate générale Julie Holveck a entamé, lundi matin, des réquisitions fleuve au procès des attentats de janvier 2015. Pendant une journée et demie, la magistrate et son confrère Jean-Michel Bourlès ont tenté de démontrer l’implication – à divers degrés – des quatorze accusés dans les attaques terroristes perpétrées par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly. « Vous jugez une chaîne de responsabilités dont les conséquences (…) ont été dramatiques et ont entraîné la mort de 17 personnes », a rappelé, émue, la jeune magistrate qui était de permanence le mercredi 7 janvier 2015, jour de la tuerie perpétrée à Charlie Hebdo.

Balayant la « prétendue cécité » et « l’amnésie » de certains accusés devant la cour d’assises spéciale de Paris, les deux avocats généraux ont dénoncé un « défilé de Tartuffe ». Auteur direct des attentats de Montrouge et de l’Hyper Cacher, Amedy Coulibaly a bénéficié, selon eux, d’un soutien logistique et de la complicité de ces hommes. « Sans eux, Coulibaly n’est rien », a souligné la magistrate. À l’exception de deux accusés, pour qui la circonstance aggravante de terrorisme n’a pas été retenue par le parquet antiterroriste, les avocats généraux ont estimé que les autres avaient « agi en connaissance de cause […] sous le sceau du terrorisme ». Appelant les juges à condamner l’ensemble des accusés, ils ont requis des peines comprises entre cinq ans de prison et la réclusion criminelle à perpétuité.

Rappel du droit et mise en garde

Tous, à l’exception de Christophe Raumel – seul accusé à comparaître libre –, sont jugés pour leur participation à une association de malfaiteurs terroriste criminelle. Pour asseoir ses réquisitions, l’avocate générale s’est appuyée sur l’arrêt rendu en appel au procès d’Abdelkader Merah, le frère du tueur de Toulouse, Mohamed Merah.

« Même une participation éphémère à l’entente est répréhensible », a-t-elle expliqué. Si les débats pendant le procès se sont souvent focalisés sur le rapport à la religion des accusés, la taille de leur barbe, leur rapport aux femmes ou leur vision du conflit syrien, la magistrate a ajouté qu’il n’était pas nécessaire de « démontrer l’adhésion idéologique » des accusés. En revanche, le parquet a insisté sur leur connaissance de la radicalisation d’Amedy Coulibaly, pourtant niée par la majorité d’entre eux. « Tout soutient logistique à un adepte du djihad à visée criminelle constitue une association de malfaiteurs terroriste », a ajouté la magistrate.

Sans surprise, le parquet antiterroriste a donc requis la plus lourde peine à l’encontre de l’accusé principal, Ali Riza Polat. Qualifié de « pivot » dans l’organisation logistique des attaques de janvier 2015, « présent à chaque étape de la préparation des attentats » selon les avocats généraux, le trentenaire d’origine kurde est le seul poursuivi, avec Mohamed Belhoucine ( absent à l’audience et présumé mort) pour « complicités » des assassinats commis par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly.

Contre ces deux accusés, une peine de prison à perpétuité, assortie d’une période de sûreté de 22 ans a été requise. Soulignant la personnalité « atypique » et « sans filtre » d’Ali Riza Polat, Jean-Michel Bourlès a mis en garde les magistrats professionnels qui devront rendre leur verdict le 16 novembre prochain : « Le réduire à son caractère volcanique et incontrôlable serait une erreur », a-t-il estimé, jugeant que l’accusé se « servait » de « ces tempêtes pour ne pas répondre à des questions gênantes ».

Lourdes peines pour les anciens de la buanderie

Contre le cercle de connaissances « parisiennes » du tueur de Montrouge et de l’Hyper Cacher, rencontrés pour la plupart en détention à la buanderie de la prison Villepinte où ils travaillaient, les avocats généraux ont requis des peines allant de 13 à 20 ans de prison.

Les peines les plus légères ont en revanche été demandées pour Mohamed Fares et Christophe Raumel. Les magistrats ont estimé que des « doutes » persistaient sur leur connaissance de l’idéologie djihadiste d’Amedy Coulibaly. Les accusés de la branche « belgo-ardennaises » du dossier, poursuivis dans le cadre d’un acheminement d’armes au profit de Saïd Kouachi et Coulibaly sont eux visés par des réquisitions plus lourdes, avec des peines allant de 15 à 18 ans de prison. Une réponse judiciaire qui, selon l’avocate générale, se veut « ferme » et « équilibrée » au regard du choc provoqué par ces attentats au sein de la société.

Enfin, les peines maximales ont été réclamées à l’encontre des absents de l’audience, partis en Syrie en janvier 2015 et présumés morts ou recherchés depuis. Contre l’ex-compagne d’Amedy Coulibaly, Hayat Boumeddiene, le parquet a requis une peine de trente ans de réclusion, et contre le frère de Mohamed Belhoucine, Mehdi Belhoucine, 20 ans de prison avec une période de sûreté aux deux tiers ont été demandés. Arrivé à sa phase finale après trois mois d’audience secoués par l’épidémie de coronavirus et par un contexte terroriste accru, le procès doit prendre fin le 16 décembre prochain.

Les réquisitions complètes :

  • Hayat Boumeddiene (absente) : Une peine de 30 ans de prison, assortie d’une mesure de sûreté aux deux-tiers a été requise ;
  • Mohamed Belhoucine (absent) : Le parquet antiterroriste a requis une peine de réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une période de sûreté de 22 ans ;
  • Mehdi Belhoucine (absent) : Le parquet a demandé à la cour de prononcer une peine de 20 ans de prison, assortie d’une période de sûreté aux deux-tiers ;
  • Willy Prévost : Une peine de 18 ans de prison, assortie d’une période de sûreté aux deux-tiers, a été requise ;
  • Christophe Raumel : Les avocats généraux ont demandé 5 ans de prison ;
  • Mickaël Nezar Pastor Alwatik : Peine de 20 ans de prison, assortie d’une période de sûreté aux deux-tiers, réclamée ;
  • Mohamed Fares : Une peine de 7 ans de prison, assortie d’une période de sûreté aux deux-tiers, a été requise par l’accusation ;
  • Amar Ramdani : Le parquet antiterroriste a demandé à la cour d’assises de prononcer une peine de 17 ans de prison, assortie d’une période de sûreté aux deux-tiers ;
  • Saïd Makhlouf : Une peine de 13 ans de prison, sans période de sûreté, a été requise ;
  • Miguel Martinez : Les avocats généraux ont réclamé une peine de 15 ans de prison, assortie d’une période de sûreté des deux-tiers ;
  • Abdelaziz Abbad : Une peine de 18 ans de prison avec une période de sûreté des deux-tiers a été requise ;
  • Michel Catino : Peine demandée de 15 ans de prison, assortie d’une période de sûreté aux deux-tiers ;
  • Metin Karasular : Une peine de 15 ans de prison, assortie d’une période de sûreté aux deux-tiers a été requise ;
  • Ali Riza Polat : Le parquet antiterroriste demande la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une période de sûreté de 22 ans.